Homélie du 27 mars 2022 -

Laetare ! Réjouissez-vous !

par

fr. Marie-Arnaud Gualandi

Laetare Jerusalem : et conventum facite omnes qui diligitis eam : gaudete cum laetitia, qui in tristitia fuistis : ut exsultetis, et satiemini ab uberibus consolationis vestrae (Réjouis-toi, Jérusalem ! et rassemblez-vous, vous tous qui l’aimez : soyez dans le bonheur, réjouissez-vous avec allégresse, vous qui avez été dans la tristesse : vous pouvez bondir de joie et vous rassasier du lait de consolation qui est pour vous) (Is 66,10-11).

Certes l’Évangile du Fils prodigue est un évangile sur le pardon, il illustre la générosité infinie de Dieu, sa miséricorde. C’est aussi un enseignement sur la vraie joie. Le 4e dimanche de Carême est appelé dimanche Laetare, selon l’antienne d’ouverture. Autrement dit : dimanche « réjouissez-vous ».

Un évangile sur la vraie joie, mais aussi une joie difficile.
En saint Luc, au chapitre 15, nous lisons à la suite trois paraboles de la miséricorde : la drachme et la brebis perdues, la tristesse de l’égarement cède la place à la joie des retrouvailles.
Joie pour la brebis : « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis qui était perdue. De même, je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance » (Lc 15, 3-7).
Joie pour la drachme : « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la drachme que j’avais perdue. De même, je vous le dis, il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent » (Lc 15, 8-10).
Joie pour le fils retrouvé : « Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds. Amenez le veau gras, et tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous ; car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent à se réjouir » (Lc 15, 22-24).

Ce jeune fils finit toujours par nous émouvoir et nous ne voyons pas à quel point c’est l’aîné qui nous ressemble. Jésus s’adresse aussi à des pharisiens qui s’imaginent par peur ou par orgueil être sur le bon chemin. Ils ne manquent pas de vertus, mais elles les paralysent.
Le jeune homme demande naturellement à son père de quitter la maison familiale : « Il quittera son père et sa mère. » Légitimement, selon la loi hébraïque, il demande les moyens de subvenir à ses besoins. En acceptant son départ, le père ne fait rien d’autre que donner à son fils une liberté naturelle et légitime. Mais notre gamin ne quitte pas son père pour construire à son tour une famille. Il le fait visiblement de manière inconséquente. La suite montre qu’il faisait plutôt « sa crise ». Ça tourne mal, il se détruit, s’abrutit pour ne plus désirer que la nourriture des porcs sans même l’obtenir. Loin du père, envouté par une folle liberté immature, narcissique et hédoniste, il devient moins qu’une bête. Il rêve d’être esclave. Alors, il échafaude un discours raffiné, humble par nécessité, craintif, déterminé et peut-être un brin manipulateur. La seule manière de s’en sortir, de ne pas mourir de faim, est de rentrer à la maison. Ici encore rien de glorieux. Et toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est tout à fait volontaire et ciblée. Par commencer, avec celui qui vous parle.
Mais ce qui trouble et bouleverse, outre la misère de ce parvenu ruiné et déshonoré, c’est la promptitude du père à l’accueillir, à le réintroduire dans une maison qui n’a jamais cessé d’être la sienne mais qu’il voulait quitter, non pas pour donner à son père un héritage et faire fructifier les dons reçus, mais pour fuir sans autre raison que son caprice de liberté… auquel le père s’est soumis en attendant de pouvoir l’aimer davantage encore. Il lui a donné vie et richesse, il ressuscite l’enfant mort. Il était au bout du chemin qui conduit à la maison ; sur la croix de son deuil, l’enfant renaît. Et c’est la fête : Laetare et gaudete cum laetitia. « Réjouis-toi ! Soyez dans le bonheur, réjouissez-vous avec allégresse. » « Ma brebis est retrouvée. »

Mais ici surgit un trouble-fête.
Incapable de se réjouir, incapable d’entrer dans la maison du père, et sa maison, incapable d’entrer dans la maison du pardon, le fils aîné s’en exclut au nom même de son service pour elle. Il voulait la maison des règles et de la fidélité récompensée, il est le gentil, il ne supporte pas la maison du pêcheur, du repentir et du pardon. Il se trouve les bonnes raisons pour ne plus obéir à ce qu’il prétend réaliser avec cœur.
Le plus jeune dissipait l’argent. Le vieux dissipe l’unité, ruine non plus la bourse mais la vie et le cœur, sa famille. La bourse ou la vie ? Ni l’une ni l’autre. Juste du ressentiment, une autre forme de mort.
Il ne dépense pas l’argent avec les prostituées comme il accuse, sans savoir, le cadet de l’avoir fait. C’est lui qui se prostitue à son orgueil, à sa suffisance pour calmer ses ardeurs, sa jalousie. Cette superbe l’exclut, il est incapable d’entrer dans la maison de son père, dans sa propre maison. Il se vend au prix de la joie de sa maison.

Méfiez-vous, frères et sœurs, de ceux qui ont le cœur vieilli par l’orgueil. Le cœur de cet aîné est repus, jaloux et désespéré, triste et désabusé. Désespérant. Un cœur plein de bonnes raisons pour être triste et surtout rendre triste. Hérétiques à la loi de l’amour, les bons pharisiens excluent le pécheur au nom d’une vérité qu’ils abandonnent, qu’ils renient puisqu’elle ne porte plus les fruits qui lui sont propres : fruits d’amour, de paix et de joie.
Car Dieu est amour, le père est bon et si au nom de cet amour tu en profites pour mépriser ton frère, tu n’es plus bon qu’à manger la nourriture des cochons : le plaisir de la vanité.
Et toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est tout à fait volontaire et ciblée. Par commencer, celui que vous écoutez peut-être encore.

Et peut-être, est-il préférable de vivre avec les cochons qu’avec toi ?
Bien sûr que non.
Bien sûr que non.
Bien sûr que NON.

Le pardon qui est au plus jeune vaut tout autant pour l’aîné. Il en a plus besoin. Le pardon donné à l’âme immature vaut aussi pour l’âme habituée et flétrie qui ne « mouille pas à la grâce » (Ch. Péguy). Le pardon qui vaut pour les autres vaut aussi pour moi. Le pardon qui vaut pour toi est aussi pour les autres.
Suis-je simplement encore capable de m’en réjouir, de m’en réjouir pour Dieu avec mes frères ? Suis-capable d’aller chercher mon frère, de le libérer de l’enclos des porcs, de la prison de la perdition, même si je suis le premier des pécheurs. Suis-je apôtre de la joie du pardon ?
La liste de tous les péchés du monde, multipliés par l’infini (excluons le mystérieux et redoutable péché contre l’Esprit) n’est rien à côté de la miséricorde de Dieu. L’enfer est bien là, qui pourrait en douter, l’enclos des porcs dont l’odeur envoûte, le parfum de la tristesse. Pour vaincre sur l’enfer et la tristesse, Dieu tout-puissant a fait de la joie du pardon la joie de sa maison : l’Église, comme une multitude en fête, danse avec Jean-Baptiste et chante avec Marie : Laetare, magnificat.
Notre Dieu a vaincu le péché et la mort.
Que notre joie d’aujourd’hui emplie de gravité, encore fragile, soit au matin de Pâques légère comme le chant des anges.
Laetare, Magnificat.
Ainsi soit-il.

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