Homélie du 17 décembre 2023 - 3e Dimanche de l'Avent (messe du soir)

L’ami de l’Époux

par

Daniel Vigne

Voici le témoin. Voici celui qui dit : Voici l’Agneau de Dieu. Qui dit, non pas : venez à moi, mais : venez à lui. Quel personnage étonnant que Jean-Baptiste, et qui se tient dans une sorte d’équilibre entre grandeur et petitesse.

Car d’une part, il est grand. Jésus dit de lui : Parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste, ce qui est un éloge exceptionnel, comme si on nous disait : voici l’être humain le plus parfait, le plus accompli, presque à l’égal de la Vierge Marie. Vous connaissez peut-être les icônes de la Déisis, en trois volets, avec le Christ au centre, et Marie et Jean-Baptiste de part et d’autre du Seigneur. Ils sont tournés vers lui comme des intercesseurs, comme les représentants d’une humanité sainte, priant pour les autres hommes, pour nous tous, encore marqués par le péché.

Oui, Jean-Baptiste est saint, lui dont la naissance a été prophétisée par un ange ; lui qui a tressailli dès le ventre de sa mère à l’approche du Messie ; lui qui est né d’Élisabeth que l’on croyait stérile ; lui à qui son père, inspiré, donne le nom de Jean, qui signifie « Dieu fait grâce ». Et dans le Benedictus, comme vous le savez, Zacharie poursuit : Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; tu marcheras devant le Seigneur, pour lui préparer les voies, pour donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de ses péchés. Quel éloge ! Dès sa naissance et avant sa naissance, Jean était mis à part, consacré. Que sera donc cet enfant ?, se demandait son entourage, devinant que Dieu l’appelait de façon unique et singulière. Et ce pressentiment s’est vérifié : Il grandissait et son esprit se fortifiait, dit l’Évangile de Luc, et il demeura dans les déserts jusqu’au jour de sa manifestation à Israël.

Effectivement, devenu adulte, Jean se lève et surgit comme un prophète des temps anciens, comme un homme envoyé de Dieu, dit l’Évangile de Jean que nous venons d’entendre. Mais pas n’importe lequel envoyé : comme le dernier et le plus grand des prophètes, qui non seulement annonce la venue du Messie, mais la constate. Car il est témoin direct du Christ, il le voit de ses yeux, il le baptise, il l’intronise. Ce que les autres prophètes n’avaient pu qu’entrevoir de loin, il en est contemporain. C’est peut-être pour cela que Jésus dit de lui qu’il est plus qu’un prophète. Il n’appartient plus à l’ancienne alliance, mais déjà à la nouvelle. Entre les deux testaments, il est le pont, il est le lien. On a pu dire de Jean-Baptiste qu’il était l’Intertestament en personne.

Le portrait que les trois évangiles synoptiques donnent de cet homme de Dieu, nous l’avons en tête : vêtu de poil de chameau, mangeant des sauterelles et du miel sauvage, moitié ermite, moitié apôtre, brûlant d’un feu intérieur, sillonnant le désert où les foules venaient écouter sa parole. En ce temps où le peuple d’Israël attendait la venue de l’Envoyé divin, sans trop savoir sous quelle forme, beaucoup se sont dit : c’est lui. Et c’est à eux que le quatrième Évangile semble s’adresser en précisant, comme vous l’avez entendu : Il n’était pas la lumière, mais le témoin de la lumière. Plus loin, l’évangéliste insiste en faisant dire à Jean : Je ne suis pas le Christ, ni un quelconque être transcendant descendu du ciel. Je suis de la terre. Je ne suis pas l’Époux, le bien-aimé que vous attendez. Je suis l’ami de l’Époux, le compagnon du marié, je ne suis qu’un témoin du mariage de Dieu et de l’humanité.

Et c’est ici que le deuxième aspect du personnage de Jean se laisse voir, très touchant, car cet être d’exception, à la différence de beaucoup de ceux qui ont des dons exceptionnels, veut s’effacer. Il est d’autant plus humble qu’il est grand. Il ne retient rien de ce qui lui a été donné. Il est entièrement tourné vers Jésus, et nous tourne vers lui. Il dit : Il faut que lui grandisse et que moi je diminue. Il le désigne, il fait signe vers lui, il est un signe en direction de Jésus. Il dit cette parole bouleversante, que depuis les premiers temps, l’Église n’a jamais oubliée et que nous entendrons juste avant de communier : Voici l’agneau de Dieu, qui ôte les péchés du monde. Jean prêchait la conversion, le retour vers Dieu, le renoncement au péché, mais Jésus seul pardonne le péché, c’est-à-dire l’« ôte » ou le « porte », selon le double sens du verbe grec airein. Il efface le péché en le prenant sur lui. Jean baptisait dans l’eau, en signe de purification, de travail sur soi, mais Jésus seul nous baptise dans son sang, nous donne sa propre vie qui est le Saint-Esprit.

Tel est le dépassement qui s’opère, de Jean à Jésus, de l’effort humain au don divin. Il fallait passer par Jean-Baptiste, accueillir son message, et Jésus reprochera aux pharisiens de ne l’avoir pas reconnu. Mais de là, le peuple d’Israël devait aller encore plus loin, se tourner vers le Christ, le Fils de Dieu, et s’attacher définitivement à lui. C’est ainsi que, juste après ces mots : Voici l’agneau de Dieu, l’Évangile dit : Deux de ses disciples entendirent ses paroles et suivirent Jésus.

Vous le remarquerez : ses disciples le quittent, et Jean ne les retient pas. Ici nous apparaît sa vraie grandeur, qui est une grandeur d’effacement. Les maîtres authentiques sont ceux qui ne vous possèdent pas, qui ne vous accaparent pas, mais vous laissent aller plus loin. Les témoins véridiques sont ceux qui déclarent, comme sainte Bernadette : Je suis chargée de vous le dire, pas de vous le faire croire. Ainsi sur nos routes et dans nos vies, il y a eu et il y a des témoins, des poteaux indicateurs, qui nous ont mis sur la voie. Mais la voie, c’est le Christ, en qui chacun de nous trouve la vérité et la vie.

Alors, frères et sœurs, soyons reconnaissants à tous ceux qui nous ont fait signe, nous ont mis en route vers Jésus : nos parents, sans doute, mais aussi tous les témoins, les intercesseurs, dans ce monde ou dans l’autre, qui ont permis que nous soyons ici ce soir. Et nous-mêmes, acceptons d’être signes pour d’autres, humblement, librement, patiemment. Acceptons d’être une voix qui crie parfois dans le désert, avec le sentiment d’être peu entendu. Nous avons un modèle en la matière : ce n’est pas le succès humain que Jean-Baptiste a recherché, lui qui est mort martyr, humilié, décapité. Mais de même que Jean-Baptiste est à la fois grand et petit, soyons sûrs que dans notre petitesse, il y a de la grandeur. Nous aussi, croyons-le, nous avons été choisis par Dieu comme des êtres uniques, précieux, par qui la grâce de Dieu passe en direction des autres. Soyons des Jean-Baptiste, des amis de l’Époux, de joyeux invités aux noces de l’Agneau.

Daniel Vigne.

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