Homélie du 31 juillet 2022 - 18e Dimanche du T. O.

L’argent et autrui

par

fr. François Le Hégaret

L’argent ! Nos petits (ou gros) pécules personnels ! Voilà bien un sujet que nous n’aimons pas trop entendre en prédication. On connaît ces passages des évangiles qui sont on ne peut plus radicaux, comme « vendre tous ses biens et donner l’argent aux pauvres », ou « nul ne peut servir Dieu et l’argent »… Ces textes suggèrent une opposition si grande entre Dieu et l’argent que l’on se sent déclassé d’avance. À moins de les interpréter d’une manière toute spirituelle, on en ressent une certaine gêne. Et voilà qu’aujourd’hui, alors que le Christ enseignait la foule sur les persécutions qu’auraient à affronter les disciples, il a fallu la question un peu déplacée d’un homme au milieu de la foule pour que Jésus aborde de nouveau le sujet. « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Jésus donne pourtant l’impression, au début, de repousser la question : « Homme, qui m’a établi pour être votre juge ou régler vos partages ? » Mais il va quand même longuement développer sa réponse et en profiter pour montrer l’attitude qu’un disciple doit avoir vis-à-vis des biens matériels (nous n’avons aujourd’hui que le début de ce passage, nous entendrons la suite dimanche prochain).

Que signifie donc cette première réaction de Jésus ? Pourquoi a-t-il l’air de balayer la demande de cet homme ? Ce n’est pas parce qu’il se placerait au-dessus des questions matérielles (la suite du texte nous le montre bien), ou que cela signifierait que l’on doit nécessairement tout abandonner, mais Jésus ne veut pas se placer comme un juge humain, il ne veut pas être quelqu’un qui va partager un héritage en divisant des choses, des biens ou des personnes. Pour ceux qui aiment les parallèles bibliques, vous pourrez voir comment le jeune Moïse a voulu justement employer des moyens humains pour régler les conflits entre les Hébreux. Et il se fait reprendre par l’un deux qui lui dit : « Qui t’a établi notre chef et notre juge (on retrouve les mêmes termes que notre évangile) ? Veux-tu me tuer comme tu as tué l’Égyptien ? » (Ex 2, 14 ; cf. Ac 7, 27). Moïse méditera ensuite 40 ans au pied du Sinaï pour conformer sa manière de faire avec celle de Dieu. Jésus refuse donc ici une solution qui sépare, il refuse de cautionner la division entre frères, qui ne conduirait qu’à la destruction (au moins relationnelle) des adversaires. Ce n’est pas la question des biens qui le préoccupe d’abord, mais il se soucie des personnes et des relations entre elles.

Jésus commence d’abord par une forte mise en garde contre l’avidité, le désir insatiable d’avoir toujours plus : « Attention ! Gardez-vous de toute cupidité… » Là encore il oriente la réflexion non sur les biens, mais sur la personne et son attitude face aux biens : qu’est-ce qui est le plus important dans la vie d’un homme ? Qu’est ce qui assure la vie d’un homme ? « La vie d’un homme n’est pas assurée par ses biens » (v. 15), et Jésus va illustrer sa réponse par une petite parabole. Voici donc cet homme riche, qui reçoit encore davantage, et qui veut augmenter sa richesse en réserve. Là, on se dit : j’en connais pas mal des hommes comme cela, et cela pourrait même être moi. Mais il y a un problème dans la vie de cet homme. Il y a un grand absent : c’est autrui. Lui n’en parle jamais. Son monologue est totalement centré sur lui-même, en une série de « je… je… je… » : « J’abattrai mes greniers, j’en construirai de plus grands, j’y recueillerai tout mon blé et mes biens, et je dirai à mon âme… » (v. 18-19). Toute sa pensée tourne autour de ce qu’il possède, sans référence à qui que ce soit : parenté, amis, employés, héritiers. Il se définit lui-même au présent et au futur uniquement par ses biens ; ce qu’il a et non qui il est. Cela en devient même triste : on se demande avec qui il fera la fête !

Cela m’amène à faire deux remarques.
Jésus ne dénonce pas l’argent pour l’argent, la possession des biens pour eux-mêmes, mais il met en relief notre rapport avec autrui : qu’est-ce qui est le plus important dans ma vie ? Cet homme de la parabole, par exemple, recherche bien autre chose que l’accumulation des biens. Il veut en définitive se reposer, manger, boire, faire la fête, bref profiter d’une vie simple et joyeuse. Mais il ne s’est jamais poser la question avec qui il va faire tout cela, il s’est laissé accaparer par la gestion de ses biens. Le Christ nous donne donc ici une bonne clé de discernement sur notre propre gestion : est-ce que ce que je possède me permet d’être en contact avec les autres ? Est-ce que mes richesses ne gênent pas les relations avec mon prochain ?

Jésus pointe en même temps — et c’est la deuxième remarque — le danger propre qui guette celui qui accumule des biens : le désir de sécurité de ses possessions, la peur du manque, accapare tellement sa vie que cela va le conduire nécessairement à se séparer des autres. La conclusion de la parabole est ainsi teintée d’ironie : l’homme meurt au moment même où il pense avoir triomphé de son manque ! Il meurt, non par un châtiment venant du ciel, ou parce que Dieu ne voudrait pas qu’il se repose, il meurt sans avoir accompli ce qu’il recherchait vraiment, car sa recherche de biens ne se termine jamais, le seuil qu’il s’est donnée pour arrêter de travailler n’arrive jamais.

L’évangile de Luc est celui qui insiste le plus sur nos rapports avec les biens matériels. Il peut se montrer très radical parfois (repensez aux béatitudes selon saint Luc : « Malheureux êtes-vous, les riches » [Lc 6, 24]). Mais très souvent, il ne dénonce pas ces biens pour eux-mêmes ; il préfère nous mettre en garde contre les pièges où l’argent peut nous entraîner. Il nous replace ainsi devant nos priorités. Et ses conseils sont loin d’être superflus !

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