Homélie du 25 septembre 2022 - 26e Dimanche du T. O.

Lazare et le riche

par

Daniel Vigne

Pauvre Lazare ! Dans cette histoire terrible (dont je rappelle qu’elle est une parabole, c’est-à-dire un récit qui doit nous toucher et nous instruire), il y a comme trois tableaux successifs que je voudrais parcourir avec vous.

Le premier tableau est précisément centré sur Lazare. Il éveille notre pitié, avec un sentiment de tristesse et d’injustice. Pauvre Lazare ! Il est seul, il est par terre, il a faim, il est dans la misère. Il n’a pas sa place parmi les humains, qui festoient et font bonne chère. Il n’est même pas le « petit chien qui mange les miettes tombant de la table du maître » (Mt 15, 27). Non, Lazare est moins qu’un chien, car les chiens eux-mêmes lèchent ses ulcères, le pus de ses plaies. Détail atroce, n’est-ce pas, et révoltant : cet homme seul, affamé et malade, personne n’a soin de lui, personne ne s’en soucie.

Et quand le riche, avec ses riches invités, passent par le porche (pulôn en grec) de sa demeure, joli portail qu’on imagine avec colonnes, rambarde et escalier, ils font la grimace, ils se bouchent le nez : « Quand est-ce que la voirie nous débarrassera de cette immondice ? Il sent mauvais, il encombre le trottoir, il attire les bêtes ! » — Mais nous qui regardons la scène, c’est justement l’indifférence du riche qui nous dégoûte et nous révolte. Comment peut-on être aussi inhumain ?

Heureusement le deuxième tableau remet de l’ordre, rétablit l’équilibre, renverse la perspective, éveillant en nous un sentiment de justice. Lazare est mort, probablement de faim, mais le riche aussi, bien qu’ayant beaucoup mangé, peut-être même d’avoir trop mangé. Notons que ce personnage n’a pas de nom, alors que l’autre en a un. On pourrait dire : le pauvre n’avait rien, mais dans sa pauvreté, il était quelqu’un, une personne unique. Le riche, lui, possédait tout, mais dans sa richesse, il n’était personne, car il n’était que ce qu’il avait. Or à la mort, comme chacun sait, nous n’avons plus rien, nous ne sommes plus que ce que nous sommes.

Voilà donc la vérité rétablie, au-delà des apparences et des critères de ce monde. Réputation, gros compte en banque, succès en tout genre, tout cela passe, tout cela s’efface devant l’Éternel. Le dernier en ce monde sera premier dans l’au-delà, et inversement.

Le riche, dit l’Évangile, « on l’enterra » : sûrement en grande pompe, mais il va dans la terre, en bas, alors que le pauvre est « emporté par les anges dans le sein d’Abraham », en haut. Oui, comme dit le Magnificat, Dieu « élève les humbles, il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides ».

L’histoire pourrait s’arrêter là, en forme de leçon morale. Mais elle n’est pas finie, et un troisième tableau nous attend, assez énigmatique. Nous sommes passés de la misère à la justice, mais désormais c’est un autre sentiment qui nous arrête ; celui du mystère. Que signifie cet étrange dialogue entre le riche et Abraham ? Que nous apprend-il sur la justice divine, et sur l’au-delà ?

La sentence d’Abraham : « Tu avais tout, Lazare n’avait rien, à lui maintenant d’être heureux et à toi de souffrir » nous laisse un peu perplexes. Sommes-nous vraiment satisfaits de voir le riche jeté dans la fournaise ? Ce renversement de situation est-il le dernier mot, l’ultime jugement ? Et déjà, où se trouve exactement ce riche, et que sont les flammes et les tourments de ce « lieu de torture » ? S’agit-il des souffrances de l’enfer éternel ? Si pour quelques années d’opulence, le voilà condamné à une éternité de souffrances, on aurait presque envie de le plaindre… Nous disions : pauvre Lazare ! Dira-t-on ici : pauvre riche ! — ou plutôt : pauvre ex-riche, puisqu’il ne l’est plus ?

Mais notre perplexité grandit encore lorsque nous constatons que depuis ce lieu de tourment, aussi étrange que cela paraisse, le riche prie ! Il prie pour ses cinq frères. De la fournaise où il est plongé, n’est-ce pas une forme de charité qu’il veut exercer en leur faveur ? Il intercède auprès d’Abraham pour leur éviter la même peine. Il lève les yeux vers le ciel, lui qui ne les avait pas abaissés vers le pauvre. Il demande l’aide et le secours de Lazare.

Certes, Abraham lui dit qu’un grand abîme les sépare. Mais ce n’est pas une coupure absolue, puisqu’Abraham l’entend et lui répond. Ils sont, pour ainsi dire, à portée de voix. Certes encore, il ne semble pas qu’il puisse les aider. Chacun, suggère le texte, est devant ses responsabilités. Si tes frères n’écoutent pas Moïse et les prophètes, ils n’écouteront pas même Lazare qui ressusciterait d’entre les morts…

Mais à ce mot de résurrection, nous tendons l’oreille, car cette dernière phrase est certainement la clé de la parabole. Abraham dit : « Même si quelqu’un ressuscitait d’entre les morts », comme par pure hypothèse, comme si c’était chose impossible. Or ce n’est pas chose impossible, puisque le Christ a ressuscité un homme qui (comme par hasard) s’appelait Lazare, son ami de Béthanie, mort depuis quatre jours.

Et non seulement cet autre Lazare est sorti du tombeau pour revenir à la vie temporelle, mais Jésus, lui, est sorti du tombeau de façon éternelle. La mort n’a plus aucun pouvoir sur lui, dit saint Paul (Rm 6, 9), et par lui, riches ou pauvres, nous pouvons être délivrés, rachetés, pardonnés.

Cette dernière phrase est donc une prophétie : celle du salut apporté par le Christ, par-delà Moïse et les prophètes. Le miracle suprême, ressusciter des morts, Jésus l’a accompli. Il est le vrai Lazare, monté au ciel, mais aussi descendu aux enfers, dans ce shéol où il prend par la main les morts qui le veulent bien, ceux qui auront pleuré leurs fautes.

Alors, plutôt que dans l’enfer éternel, ce pauvre riche est sans doute, espérons-le, dans un lieu douloureux où il doit être transformé. Appelons-le le purgatoire. Cet homme ne peut aller au ciel tel qu’il est, car l’égoïsme dans lequel il s’était enfoncé l’a enfermé dans une espèce de gangue, de prison. Et ce qu’il demande, du fond de cette prison, ce sont des larmes de la repentance. « Envoie Lazare tremper dans l’eau le bout de son doigt », dit-il — en grec, c’est le verbe bapsè, qu’on pourrait traduire : « baptiser le bout de son doigt » — pour qu’enfin ses yeux pleurent, que son cœur soit lavé. Mystère d’un baptême de feu.

Quant aux frères du riche, c’est-à-dire nous tous, à nous de nous convertir à cette formidable nouvelle de la résurrection du Christ. À nous de nous repentir de notre manque de pitié, de notre dureté de cœur. Oui, nous pouvons et devons poser les yeux sur celui qui n’a rien, qui frappe à la porte, qui traverse des déserts et des mers en espérant trouver quelque part une terre d’asile. Le pape François nous y invite avec force, et l’Église aujourd’hui nous fait prier spécialement à cette intention.

Ne soyons pas de ces nantis indifférents aux autres, de peur de nous retrouver un jour dans les tourments. N’ayons pas le cœur dur, au nom de la protection de nos avantages et de nos privilèges. Osons aimer, chacun à notre place et selon nos responsabilités.

Nous croyons à la force de ton salut, Seigneur Jésus, Tu as pris sur toi nos misères, celles des pauvres sans patrie, mais aussi celles des riches que nous sommes. Réveille-nous de notre torpeur, de notre léthargie. « Arrache-nous à la damnation », comme le dit la prière eucharistique. Donne-nous un cœur capable d’aimer. Alors nous frapperons à la porte de ton royaume et tu nous y feras entrer, non pas pour nous donner seulement les miettes du festin, mais pour nous nourrir du Pain vivant, celui que maintenant tu vas nous partager.

Lectures : Am 6 1a 4-7 • 1 Tm 6 11-16 • Lc 16 19-31