Homélie du 3 mai 2009 - 4e DP

Le bon Pasteur et le mercenaire

par

fr. Olivier de Saint Martin

Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien disait le psalmiste. Et comme en écho, Dieu, par la bouche du prophète Ézéchiel, disait: Comme un pasteur s’occupe de son troupeau…, je m’occuperai de mes brebis. Je les retirerai de tous les lieux où elles furent dispersées, au jour de nuées et de ténèbres. Et, aujourd’hui, Dieu fait homme, Jésus dit: Je suis le Bon Pasteur. Et il continue.
Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Il y a là quelque chose de complètement disproportionné pour qui se place dans une pure perspective économique. Que vaut une vie humaine contre une vie animale? Rappelez-vous la parabole de la brebis perdue: Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et vient à en perdre une, n’abandonne les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour s’en aller auprès de celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée? Cela aussi n’était pas prudent. Le Bon Pasteur n’en a cure. Il n’est pas là pour optimiser son retour sur investissement, pour dégager des bénéfices. Sa mission est de sauvegarder l’intégrité de chacune de ses brebis, fusse au prix de sa vie. Cette disproportion, le Christ l’a assumée pour nous. Lui qui était de condition divine, il s’est abaissé jusqu’à la mort de la Croix. S’il donne sa vie, c’est pour que nous puissions être appelés enfants de Dieu. Et comme il a donné sa vie pour nous, nous devons être prêts à donner notre vie les uns pour les autres. Et c’est là que le mercenaire qui est en nous se rebelle. Donner sa vie pour des gens de bien – je veux dire ma famille, ceux qui pensent comme moi – c’est très bien! Mais les autres, non! Eh bien si! Le Christ nous demande cette folie humaine, de donner notre vie – notre temps, nos qualités, notre affection – à notre prochain. Et qui est mon prochain? Rappelez-vous la parabole du bon samaritain et faîtes de même! Le Christ, d’ailleurs, nous donne le moyen d’y parvenir! Dans l’eucharistie, il se donne lui-même à nous, et c’est notre école de vie jour après jour. Me tenir prêt à donner ma vie même si d’autres choses me semblent immédiatement plus belles. Apprendre à donner sa vie à Dieu et aux autres, à donner sa vie pour les autres . Celui qui donne sa propre vie, la trouvera.

Si le Bon Pasteur peut donner sa vie, c’est qu’il connaît ses brebis. Elles ne sont pas de simples numéros. Un berger passe tellement de temps sous le soleil, la pluie, à veiller son troupeau qu’il saisit à un petit détail l’évolution d’une bête. Il connaît ses brebis, il s’y attache et il appelle chacune par son nom. Souvenez-vous de Samuel au temple de Silo, de Lazare qui fut ainsi rappelé à la vie, de Marie-Madeleine au matin de Pâques et de tant d’autres. En nous appelant par notre prénom, le Seigneur veut nous aider à découvrir ce que nous sommes… Jésus, qui est le Fils du Père éternel, dit qu’il nous connaît comme il connaît le Père.

C’est ainsi qu’il nous révèle ce que nous sommes: dès maintenant nous sommes enfants de Dieu, que nous sommes appelés à la vie éternelle. Découvrir que je suis fait pour Dieu, qu’en Lui se trouve la plénitude de la vie, le vrai bonheur et qu’Il est mon Père. Merveilleuse réponse à cette question qui me taraudait: mais qui suis-je réellement? Merveilleuse réponse qui me libère totalement le cœur! Le mercenaire, là aussi, se révolte. C’est que le mercenaire ramène à lui: il ne veut pas disparaître même lorsqu’il montre le Christ. Alors il jalouse et critique. Le Bon Pasteur nous appelle à devenir des passeurs d’âme, c’est-à-dire à montrer l’Agneau de Dieu et à disparaître. Le mercenaire continue de se révolter: ces paroles sont trop dures, trop exigeantes: qui peur les entendre? Alors, il nous propose une illusion de bonheur. Un bonheur immédiat, peu exigeant, mais tellement plus éphémère. Le Christ, lui, nous appelle à nous connaître selon le cœur de Dieu, sans préjugés mais avec confiance et profondeur. Il nous demande de reconnaître en nous-même et en chacun la dignité d’enfant de Dieu, à reconnaître en chacun la capacité de grandir en amour et sainteté. En un mot à cesser de juger selon les apparences. Si nous ne nous regardons pas les uns les autres à ce niveau de profondeur, nous resterons toujours à un jugement humain qui n’est pas celui de Dieu.

Le jugement de Dieu, c’est que tout homme qui croit en lui ait la vie éternelle. C’est pour cela que le Bon pasteur se préoccupe des brebis qui ne sont pas de cet enclos. Et comment pourrait-il en être autrement? Dès lors que je sais la haute vocation au bonheur de l’homme, comment pourrais-je supporter que certains ne la connaissent pas? J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos; celles-là aussi, il faut que je les mène; elles écouteront ma voix; et il y aura un seul troupeau, un seul pasteur. Oui, Jésus est mort afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. Nous ne pouvons pas nous contenter de notre assemblée, qu’elle soit paroissiale, diocésaine ou romaine. Nous devons porter le désir du Christ qu’il n’y ait qu’un seul troupeau et un seul pasteur! Le mercenaire, lui, ne souhaite cette unité que pour autant qu’elle se fait selon ses critères, qu’elle ne vient pas le bousculer, qu’elle ne le remet pas en cause. Pourtant, nous allons demander dans la prière eucharistique à ne former qu’un seul corps, que le Seigneur rassemble dans l’unité tous ses enfants dispersés. Ce ne sont pas que des mots! Pensons-y lorsque, tous, nous allons prendre part à la coupe de son sang, ce sang versé pour nous et pour la multitude.

Au moment où le Christ va se donner à nous, prenons simplement un moment de silence. Demandons à l’Esprit de Vérité de nous montrer là où nous sommes mercenaires, là où sommes morts par notre péché et non pas à l’image du Bon Pasteur. Au moment de communier demandons au Seigneur de venir faire jaillir la vie!