Le roi est nu ! L’expression vient d’un conte d’Andersen, Les habits neufs de l’empereur, du cri d’un enfant qui ose briser le silence qui entoure la supercherie de deux fripons. Ils ont voulu faire croire à l’empereur qu’ils pouvaient faire un habit que seuls les niais et les imbéciles ne voyaient pas. Alors tous s’extasient devant le vide pour ne pas paraître niais, « nul ne voulait laisser voir qu’il ne voyait rien », même le roi, qui, puni par sa vanité, se retrouve à parader dans le plus simple appareil. Seule la voix de l’enfant traverse le mur de silence et de vanité pour faire éclater la vérité : « Mais il est tout nu ! » Et la foule d’ouvrir les yeux : le roi est nu !
Le Christ aussi, notre Roi, sur sa croix, est nu. Dépouillé de tout ce qui fait un homme, comment reconnaître en lui le souverain qui règne sur tout l’univers. La friponnerie universelle de tout le genre humain est parvenue à dépouiller le roi des rois alors même que celui-ci ne peut être accusé de naïveté ou de vanité comme l’empereur du conte d’Andersen.
Et l’histoire ne s’arrête pas là, le Christ, notre Roi, tête de l’Église, est nu. Nous pouvons célébrer la messe avec toute la solennité récupérée des cultes antiques et des cérémonies impériales, nous pouvons défiler dans les rues avec des bannières, mettre sur nos sacs, nos trousses et nos cahiers ces petits drapeaux français signés du Sacré-Cœur, les droits du Christ sur nos vies, nos familles, sur nos sociétés et même sur l’univers sont tellement bafoués. Le pape Pie XI, il y a cent ans, avait voulu instituer cette fête du Christ-Roi pour annoncer aux mondes nouvellement évangélisés, pour affirmer contre les régimes athées et pour rappeler aux sociétés en train de se séculariser les droits inaliénables de Dieu sur nous. Le pape lui-même, prisonnier au Vatican depuis la spoliation de ses états par les armées du roi d’Italie, éprouvait durement d’être dépouillé d’une partie de son pouvoir. Au cœur de l’encyclique qu’il écrivait pour l’institution de cette fête, Pie XI se prenait à rêver : « Qui dira le bonheur de l’humanité si tous, individus, familles, États, se laissaient gouverner par le Christ ! » Le souverain pontife était nu, mais il rêvait, ferme dans l’espérance. Cent ans après, nous pouvons toujours rêver avec Pie XI et garder ce bonheur de l’humanité gouvernée par le Christ comme l’horizon bienheureux de nos vies, l’Église n’en est pas moins nue, d’aucuns trouvent qu’elle n’a jamais été aussi nue, et le Christ avec, il faut s’accrocher pour espérer encore.
Comment rendre au Christ les droits qui lui reviennent ? Les gens, les familles, les États, les sociétés semblent si loin de lui ! Faudrait-il donc sacrer un roi, faudrait-il faire de la politique confessionnelle pour donner au Christ un royaume terrestre ? Mais lui-même n’en a pas voulu quand il était en ce monde, même quand on lui a offert la couronne.
C’est par sa Parole de vérité qu’il a semé son Royaume, étendu son empire, cette parole détentrice et dispensatrice de la sagesse éternelle, restauratrice de la raison droite. Paul voyait bien que quand les hommes s’éloignent de Dieu, ils s’éloignent de la raison droite et sombrent dans la folie : « Ils ont perdu le sens dans leurs raisonnements et leur cœur inintelligent s’est enténébré » (Rm 1, 21). Quand les hommes, les familles et les sociétés s’éloignent de Dieu, c’est aussi la raison droite qui est dépouillée de ses droits, cette raison que nous partageons tous, mais que les passions viennent enténébrer, passion de lucre ou de stupre, de vanité ou d’orgueil, autant de raisons de perdre la raison.
La restauration des droits du Christ sur l’univers peut donc passer par la restauration des droits de la raison sur nous, par tout un travail de l’intelligence pour relever cette raison humiliée par le péché, la redresser et lui redonner tout son lustre. Un travail de discernement entre le passionnel et le rationnel, un travail qui me fait écouter la parole, même quand elle me déplaît. C’est un travail fait d’humilité, car la raison orgueilleuse peut aussi s’opposer aux droits de Dieu comme ce fut le cas du rationalisme, c’est un travail de subtilité, de délicatesse, même quand il emploie la manière forte — le tranchant de la parole — un travail qui s’appuie sur la parole de vérité que le Christ nous a léguée en nous donnant son Esprit Saint. Il me fait écouter cette Parole transmise à son Église, et dans l’obéissance, car parler de la Royauté du Christ, c’est aussi parler de l’obéissance qu’on lui doit et qu’on doit à ceux à qui il a remis son autorité. L’Église acquiert de lui cette faculté d’enseigner, mais aussi de dialoguer, sur le plan de la raison.
Cette parole jaillit comme un feu de ce cœur qui nous aime tant, et tandis que ses mains et ses pieds sont cloués au bois, sa bouche énonce des paroles merveilleuses d’une puissance toute divine : « Aujourd’hui, tu seras avec moi en paradis. » À l’inverse du conte d’Andersen où le roi sans habits perd sa dignité et son autorité, le Christ en croix, dépouillé, moqué et humilié tire du péché le larron et l’humanité.
Le Christ aussi, notre Roi, sur sa croix, est nu. Comment ne pas être admiratif devant la foi du bon larron qui a toutes les apparences contre ce qu’il dit, contre ce qu’il croit, contre ce qu’il a entendu de Jésus ! Malgré tous les crimes qu’il avoue — « pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons », dit-il (et nous avec) — malgré tous ses crimes, ce malandrin, à l’heure fatidique, se montre le meilleur des enfants d’Israël : il a gardé la parole qu’il a entendue, cette parole de Jésus proclamée à travers la Galilée, la Judée, la Samarie et la terre des païens, cette parole qui annonce son Royaume, qui réveille la conscience, qui redresse la raison. Au sommet de son épreuve, le bon larron croit encore que celui qui partage cette épreuve « sans avoir rien fait de mal » est le Seigneur d’un Royaume à venir qui surpassera toutes les puissances que nous connaissons et il fait cette belle confession de foi : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. »