Homélie du 21 novembre 2010 - Solennité du Christ Roi

Le Christ Roi

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J’aime bien les fins d’année. Car, qui dit « fin d’année », dit « fête de fin d’année ». L’équation est bien connue. Une année qui touche à son terme se doit d’être célébrée à grand renfort de liquide pétillant, de feux d’artifice et autres paillettes. Et aujourd’hui nous voici enfin arrivés au bout d’une année, l’année liturgique. Nous avons fait le tour du cadran des mystères de notre salut : des prophéties de la première alliance à la crèche, du désert d’Égypte à la résurrection du Christ en passant par le Golgotha, de la pentecôte à la glorification de Notre Dame. Autant dire que l’année fut riche et décapante. Alors conclure cette année liturgique par un couronnement, la solennité du Christ-Roi de l’Univers – voilà un sacré titre de noblesse – c’est le moins que l’on puisse faire.

Mais, frères et sœurs, quelle mouche a piqué l’Église pour qu’elle n’est aujourd’hui rien de mieux à nous proposer qu’un Évangile de la passion ? Jésus en croix entre deux brigands, avouons le, cela n’a rien de très festif. L’Église cherche-t-elle maladroitement encore à coller à l’actualité ? A temps de crise, Évangile de crise ? L’Église a pourtant de quoi piocher dans le trésor de l’Écriture qui ne manque ni de trompettes, de char de feu ou de récits apocalyptiques grandioses où éclairs et tremblements de terre sont légions. Malgré cela, aujourd’hui nous serons privés de champagne, de paillettes et d’artifices, ou plus justement l’Église nous fait grâce des contrefaçons, passez-moi l’expression, « bling-bling ».

Il est bien question de célébrer un couronnement, mais d’une royauté qui n’est pas de ce monde. Pour en percer le mystère, il nous faudra renoncer aux codes du monde et accueillir un autre langage. En effet, La dignité royale du Christ ne se manifeste pas d’abord dans le faste et l’éclat, mais elle se révèle comme nulle autre au sommet du Golgotha, sur la croix. C’est dans le langage de la croix qu’il nous faut comprendre la royauté du Christ. Jésus n’est jamais autant roi que dans l’humiliation de sa passion. Les soldats qui l’ont vêtu d’un manteau de pourpre et qui le raillent : « si tu es le roi des juifs, sauve-toi toi-même » (Lc 23, 37) et Pilate qui a fait placer au dessus de sa tête l’inscription « celui est le roi des juifs » (Lc 23, 38) ne se sont pas trompés. Jésus est roi et bien au delà de ce qu’ils peuvent imaginer.

La royauté de Jésus leur a échappé, car de fait, elle dépasse toutes les royautés humaines, qui n’en sont au mieux qu’une lointaine copie, au pire une trahison.

La royauté du Christ n’est décidément pas de ce monde, car ses valeurs sont celles du royaume à venir. Le bon larron semble bien être le seul à l’avoir compris. Il a saisi que Jésus ne le jugera pas selon les apparences, mais bien selon la justice et la vérité. Lui, l’Innocent traité comme un bandit, ne se rangera jamais du côté des forts de ce monde prêts à commettre le mal pour régner. Son règne est un règne de douceur et de paix : « insulté, il ne rendit pas l’insulte, maltraité, il ne fit pas de menace » (1 P. 2, 22). Le bon larron sur sa croix a vu dans le crucifié le roi de justice et de paix qu’annonçaient les prophètes. Cet homme qui meurt comme lui sur le bois de la croix, compté parmi les pécheurs, est bien ce roi davidique : ce roi issu du peuple, du même sang, en tout semblable aux hommes, excepté l’iniquité.

Mais les yeux du bon larron ont vu davantage. Ils ont vu en Jésus le roi de l’univers, celui à qui toute la création a été remise, en qui tout subsiste. Lui seul est roi, car son royaume ne connaît ni limites, ni frontières. Il est le seul à régner sur les vivants, et sur les morts. A lui sont les issues de la mort. C’est parce qu’il a saisi toute l’ampleur de la dignité royale du Christ que le bon larron peut oser cette demande insensée aux vues des circonstances : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton règne ». Ce cri d’un désespéré pourrait passer pour le comble du cynisme. Comment un condamné à mort, cloué sur une croix, pourrait-il lui être de quelque secours ? Et pourtant, nous touchons là, frères et sœurs, avec le bon larron, au mystère même de la croix. Ce qui est folie pour le monde est pour nous dans la foi révélation suprême de la royauté du Christ. La croix devient le sceptre de celui qui est appelé par sa résurrection à régner sans partage sur les vivants et les morts. Le sang qui couvre sur corps meurtri par les fouets et percé par la lance des tyrans de ce monde est sa pourpre royale. Le sang versé du Christ est son titre le plus éloquent de noblesse, car régner, c’est donner sa vie pour son peuple.