Homélie du 4 février 2024 - 5e Dimanche du T. O.

Le mal de Job guérit

par

fr. Édouard Divry

« Depuis des mois je n’ai en partage que le néant, je ne compte que des nuits de souffrance. À peine couché, je me dis : “Quand pourrai-je me lever ?” Le soir n’en finit pas : je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube » (Jb 7, 3-4) ! N’est-ce pas la vie de beaucoup et peut-être cela est ainsi pour certains d’entre nous ici présents ou écoutant, ou l’a été ou le sera demain. Que Dieu nous en préserve ! Le néant, le mal, l’épreuve, l’affliction : notre vocabulaire est bien étroit pour décrire ce qui nous assombrit : et pourtant c’est la trame de la vie, celle de Job dans cette partie de sa vie.

Au cours des trois années liturgiques, le livre de Job n’est cité le dimanche que deux fois, et seulement en temps ordinaire, le 5e dimanche de cette année (B), et un autre dimanche, le 12e de cette même année (B), ce sera au début de l’été (23 juin). Il faut être juste : lors de la 26e semaine du temps ordinaire des années paires, en octobre, quelques extraits choisis sont distribués dans les messes de semaine quand la fête d’un saint ne l’emporte pas : cette année, les Anges gardiens, saint François d’Assise et autres (saint Jérôme, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, saint Raymond de Capoue). Cette audition de Job demeure donc rare même si cette année 2024 est un peu plus prospère pour ceux qui apprécient ce livre de la sagesse hébraïque. Il mérite le détour.

Chacun ici a souvent entendu le dicton de saint Jérôme : « Ignorer l’Écriture c’est ignorer le Christ » (Commentaire d’Isaïe, Prologue ; cité par la constitution Dei Verbum, nº 25 de Vatican II). Job est assailli de mille maux, mais n’en fait jamais une occasion de médire de la Providence : « En toute cette infortune, Job ne pécha point et il n’adressa pas à Dieu de sots reproches » (Jb 1, 22). L’Écriture nous enseigne non pas comment est le Ciel éthéré, mais comment on va au Ciel surnaturel en évitant la faute et en étant sauvé de nos péchés.

Le mal que subit Job est d’abord physique puis psychique (premier niveau de mal). L’entourage contribue amplement aux maux psychiques par des remarques aigres-douces. Ce mal physique ou psychique, c’est celui que nous connaissons tous de la naissance à la mort. Il s’agit dans cette expérience commune de ne pas trébucher dans la faute. Quant au péché, le mal moral (deuxième niveau de mal), il vient d’ailleurs. Cela tout comme le Démon, le Diable ou Satan (cf. Ap 12, 9) qui apparaît de nouveau avec le livre de Job, après le Serpent de la Genèse, ainsi que lors de la tentation de David qui voulut dénombrer à tort le peuple d’Israël (1 Chr 21, 1). Il est 1300 % plus présent dans le Nouveau Testament que dans l’Ancien, toute proportion gardée. Cet adversaire rôde recherchant qui dévorer, enseigne saint Pierre (1 P 5, 8) (troisième niveau de mal). Il ne s’agit pas, frères et sœurs, d’entrer en lutte ouverte contre lui, de manière naïve : « Quand l’impie maudit le Satan, il se maudit soi-même » (Sir 21, 27). Nous maudirions une part complice de nous-mêmes ! On appelle à juste titre le Démon le mal théologique, c’est-à-dire révélé. Il faut le subir presque tous les jours de la vie par les tentations qui deviennent plus nombreuses dès qu’on se tourne vers Dieu. « Plus tard elles s’apaisent », assure un saint russe (saint Théophane le Reclus).

La saine théologie enseigne avec la Tradition que Dieu ne veut pas le mal, jamais et aucun, mais que depuis le péché originel il le permet afin que l’homme change en bien ; homme qui sinon, sans ce péché des origines, aurait été délivré des maux qui découlent de la finitude du créé. Il est naturel que ce qui est faillible défaille quelques fois. Jésus a voulu seulement montrer le chemin pour lutter contre les tentations qui viennent du Malin.

Dans l’évangile de saint Marc, Jésus guérit et chasse les mauvais esprits. Ce triomphe des maux divers montre que le mal recule là où Jésus passe. Mais à côté du mal physique et celui théologique, il reste le mal moral que Jésus n’affronte pas encore. Par sa Passion, Jésus a voulu souffrir le mal physique comme un mal de peine, la conséquence réparatrice de nos péchés ; peines qu’il a voulu prendre sur lui par amour :

« Or ce sont nos souffrances qu’il portait et nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous le considérions comme puni, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui, et dans ses blessures nous trouvons la guérison » (Is 53, 4-5). Tous les apôtres et disciples de Jésus crucifié l’ont reconnu comme accomplissant ces paroles du prophète Isaïe. Désormais le mal physique n’est pas abrogé, ni même expliqué, il a été vécu par amour par Jésus comme route, voie de sanctification pour tous. Le bonheur est au bout du chemin, comme le pressentait déjà Job : « Je sais que tu es tout-puissant : ce que tu conçois, tu peux le réaliser. J’étais celui qui voile tes plans, par des propos dénués de sens. Aussi as-tu raconté des œuvres grandioses que je ne comprends pas, des merveilles qui me dépassent et que j’ignore. Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu. Aussi je me rétracte et m’afflige sur la poussière et sur la cendre » (Jb 42, 2-6). Rien à ajouter, cher Job ! Il a été guéri. C’est tout, mais avec la toute-puissance divine proclamée, confessée, assumée. Un point c’est tout. Faut-il prolonger cette méditation ? Non, avec la rétractation en plus. Bravo ! Point barre ! Mais avec l’aboutissement, la résultante espérée, demandée par tous ici, voir Dieu face à face. C’est notre espérance. Amen.

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