Homélie du 14 février 2016 - 1er Dimanche de Carême

Le Nouvel Adam, au désert du choix de Dieu

par

fr. Nicolas-Jean Porret

En des temps reculés, dans les montagnes de mes aïeux, au-delà de la limite où vivent les hommes, au-delà même de celles des bouquetins, des marmottes et des dahus…, en des altitudes inhospitalières, quelques bergers avaient cru voir le « Sarvan ». Ainsi appelait-on jadis le diable en Savoie. Les déserts et les lieux inhospitaliers sont-ils réellement le terrain du diable ?

Le livre de l’Exode ou celui du prophète Osée nous désignent plutôt le désert comme le lieu de Dieu : le lieu où il nous parle, où il façonne son peuple et se le réconcilie (il existe une étymologie ou un jeu de mot en hébreu entre midbar, le désert, et dabar, la parole, car selon certains Midrashim le désert est le lieu où Dieu a parlé à son peuple)
L’Évangile d’ailleurs commence aussi dans le désert : c’est là que paraît Jean-Baptiste ; là qu’il prêche et administre un baptême de conversion pour la rémission des péchés. Il y attire les foules venues de toute la Judée et de Jérusalem, jusqu’aux publicains et aux soldats !, pour préparer les voies du Seigneur. Non décidément le désert n’est pas d’abord le lieu du diable ; tout au plus celui-ci s’y adapte pour éprouver ceux qui viennent chercher le silence et la présence de Dieu. Son lieu du « Sarvan » serait plutôt la ville : là il a ses habitudes, son réseau, ses filets tout prêts tendus, ses boites à combines pour ensorceler le badaud.

Jésus lui-même s’en fut rejoindre Jean-Baptiste au désert pour être baptisé par Jean. Aujourd’hui nous le voyons resté seul, après avoir été manifesté aux yeux de tous comme le Fils de Dieu : « Tu es mon fils moi aujourd’hui je t’ai engendré. » Jésus seul au désert pendant 40 jours tenté par la désolation, la faim, la soif, l’ennui, les mirages, et au bout de ces 40 jours par le diable en direct qui se risque en ces lieux inhospitaliers.

Le diable est myope. Le prophète qu’il aperçoit, attardé seul au désert ressemble à s’y méprendre à Jean-Baptiste, ou à tant d’autres coriaces qu’il n’a pu détourner de leurs missions. Mais…, bon : « Qui ne tente rien n’a rien. »

N.B. : Ne cherchons pas dans ces trois tentations exposées par l’Évangile des moyens ordinaires de tentations : l’attrait des sens pour les biens du corps ; la vanité humaine du temps ordinaire ou encore le mol attrait du monde qui flirte parfois avec le mépris de Dieu. C’est là un régime ordinaire, « citadin » si je puis dire. Des tactiques de débuts de Carême, où l’imaginaire colle encore à l’esprit du monde. Jésus s’est éloigné de tout pour être conduit dans l’Esprit-Saint dans le désert. Il vit au désert un cœur à cœur avec son Père. Il y est conduit par l’Esprit pour combattre au nom de toute l’humanité dont il prend la tête comme nouvel Adam. Jésus est pur. Sans accointance avec le mal. Nouvel Adam, il pâtit cependant de la faute du premier Adam, chassé hors du Paradis et réfugié dans ce lieu de désolation. Et IL A FAIM ! Car ici rien ne pousse.

Le diable, qui erre et qui rôde, a-t-il eu vent, lors du baptême, de cette rumeur : que le Christ, fils de Dieu, est apparu… ? Autant en avoir le cœur net : « Si tu es le Fils de Dieu… », « use de tes super-pouvoirs ! Transforme cette pierre hostile en un bon pain, tout croustillant, tout chaud. Tu as l’air d’un homme affamé et on te dit fils de Dieu, et bien, réconcilie facilement ce monde de chaos et de hurlements sauvages en Paradis, sans effort. Trahis d’un coup ta puissance si tu es Dieu, ou ta supercherie… »
L’homme ne vit pas seulement de pain… La Parole fuse comme un trait de feu asséné par Jésus, qui brûle comme de l’eau bénite. Oui, Dieu parle droit, sans détour ; il est Parole donnée pour nourrir la relation de l’homme avec Dieu. Mieux vaut 1 000 fois lui obéir que de céder aux suggestions vénéneuses du serpent trompeur. Jésus humble est confiant. Peu importe la faim : on ne déroge pas à la Parole qui est Esprit et vie !

Acte 2. Le Prince de ce monde, qui a ses habitudes et ses entrées dans toutes les villes et les royaumes, fait miroiter leur gloire en un éclair aux yeux du prophète. « Eh, prophète ! Je te livre l’autorité et la gloire sur eux tous, moyennant une simple génuflexion en face de moi. »
Non, nous le savons, ce n’est pas ainsi que le Nouvel Adam régnera sur le monde. Foin de l’impérialisme de pacotille des guerres et des luttes de pouvoir ! « Il règne par l’amour le Sauveur de son peuple ! » Mais le diable n’a pas besoin de le savoir, pas pour l’instant. Un autre trait d’eau bénite l’écarte : Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu, et lui seul tu rendras un culte !

Acte 3. « Un culte ? Allons donc au Temple ! et puisque tu cites si bien l’Écriture, voici justement un verset, spécialement choisi ; du psalmiste, figure du Christ : « Seigneur, mon refuge, mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr. » Le psalmiste se croit protégé, car Dieu l’a choisi. Ne pourrait-il alors user de ce privilège pour forcer la main divine ? Ne pourrais-tu te manifester puissamment aux yeux de tous au pinacle ? »
« La vanité, c’est décidément mon péché préféré ! » dit Al Pacino, le diable en personne ! dans L’Associé du diable (avec Keanu Reeves). Mais le Nouvel Adam n’est pas vantard. Il n’a rien à se prouver, rien à prouver : ni à Dieu, car il est Dieu ; ni au peuple ni au diable… qui est myope.
Tu n’éprouveras pas le Seigneur ton Dieu !
Voilà pour éteindre le dernier assaut, jusqu’au temps de l’épreuve suprême où en éprouvant le Seigneur au-delà de toute limite, le diable se dénoncera comme usurpateur ; se fera piéger comme un malfaisant ; et Jésus aura manifesté sa Justice et sa Miséricorde pour nous. Mais attendons encore 40 jours…

… pendant lesquels Jésus, l’Église, nous invitent néanmoins à jeûner. Nous combattrons sur le terrain citadin ordinaire, et irons rejoindre autant que possible les confins du désert où Jésus a combattu pour nous. Car, en vérité, nous sommes entrés en retraite pour 40 jours : nous jeûnons, pas pour faire du weight-watching ! mais pour écouter la Parole, en auditeurs attentifs qui l’accomplissent, qui ouvrent leur cœur au prochain par l’aumône. Nous prions : pas pour briller ou nous vanter aux yeux du monde, mais pour adorer en vérité le Dieu tout-puissant qui nous aime. Pas pour le tenter, le tester, le contester (et encore moins le détester), mais pour l’attester comme notre Seigneur, Nouvel Adam, en qui nous allons mourir et renaître dans le mystère de sa Passion et de sa Résurrection à Pâques.