Homélie du 1 novembre 2025 - Solennité de la Toussaint

Le paradis à notre porte

par

fr. David Perrin

Quand on pense sainteté, on pense pureté, perfection, charité. Quand on pense sainteté, on pense évidemment à Dieu, le Saint des saints, le Dieu trois fois saint. Et l’on pense bien sûr à tous ceux qu’il sanctifie. Aux anges, à la foule immense d’hommes et de femmes auréolés qui contemplent Dieu face à face. Parmi cette multitude, nous reconnaissons de nombreux visages : celui de la Vierge Marie, bien sûr, celui de saint Joseph, ceux des apôtres. Nous voyons Dominique, Jeanne d’Arc, Thérèse de l’Enfant-Jésus, Jean-Paul II, Pier Giorgio Frassati, Carlo Acutis… Toutes ces personnes nous ravissent, nous impressionnent, forcent notre respect et notre admiration.

C’est alors que nous devons faire attention car dans cette contemplation si heureuse une tristesse malsaine peut poindre. C’est au début une impression passagère, une ombre fugitive, une pointe aussi infime qu’une tête d’épingle mais qui peut, si l’on n’y prête garde, grandir, s’étendre de plus en plus, gâcher notre joie et noircir notre cœur. Quel est ce sentiment ? Serait-ce celui de se sentir tout petit devant de tels géants de la foi ? Non car il y a effectivement dans l’ordre de la grâce, comme dans l’ordre de la nature, des grands et des petits. Serait-ce cette tristesse dont parle Léon Bloy, la tristesse de ne pas être des saints ? Ou plutôt de ne pas être aussi saints que les saints ? Cette tristesse-là n’est pas mauvaise car elle procède de notre zèle et d’un désir sincère de progresser.

L’acte qui peut miner notre joie, c’est celui de regarder la grandeur des saints puis de désespérer de sa misère. De se comparer à eux puis de se trouver si minuscule, si nul, si pécheur, que l’on finit par penser que Dieu n’arrivera à rien avec nous : « Tout cela est peine perdue, Seigneur. Le monde des saints est beau. Mais ne sera jamais mon monde. Ces hommes et ces femmes qui peuplent ton ciel sont comme des étoiles au firmament. Impossible de les rejoindre. Tu as échoué, Seigneur, à faire de moi un des leurs. Ta grâce (avec moi, du moins) n’a pas marché. Je n’y arrive pas. J’abandonne. Et il vaut mieux que tu abandonnes, toi aussi ! »

Cette tristesse-là, mes frères, ne vient pas de l’Esprit de Dieu mais du mauvais. Elle peut se glisser insidieusement dans l’âme d’un homme et ruiner sa vie. Ce péché porte un nom. C’est le blasphème contre l’Esprit-Saint. Il consiste à mépriser Dieu, insulter sa miséricorde, en se déclarant intouchable, irrécupérable, impardonnable, injustifiable, hors du pouvoir ou de l’amour de Dieu. Mais la vie des saints, quand on la regarde de près, et non de loin, prouve le contraire. Elle s’oppose frontalement à cette désespérance. Car il n’y a pas de mal, pour nous les hommes, que Dieu ne peut pardonner et guérir, pas de trou qu’il ne peut visiter, pas de tombe d’où il ne peut me tirer : « Lazare, viens dehors ! Sors ! » Dieu tend sa main à tous les hommes, toujours, inlassablement, jusqu’à leur dernier souffle. Les saints nous montrent comment ils l’ont prise, lâchée, reprise, relâchée, reprise à nouveau. Tous les saints, excepté la Vierge Marie, ont péché. Tous étaient de pauvres pécheurs. Mais ils n’ont pas dit à Dieu : « Laisse-moi là où je suis. Ne tente pas de me sauver. Je suis fichu. » Leur mérite est d’avoir dit oui à Dieu, d’avoir cru en lui, d’avoir espéré son salut, de l’avoir porté dans leur cœur comme un poids d’amour.

Ne cherchons pas ailleurs, mes frères, la sainteté. Ne la cherchons pas dans les miracles, les prophéties, les charismes ! Cherchons-la dans les vertus qui n’ont bien souvent rien de spectaculaire, dans cette grâce indiscernable à œil nu qui transforme l’homme de l’intérieur, silencieusement, secrètement, patiemment. La sainteté est humble. Elle ne fait pas de bruit. Elle ne brille pas. Elle ne claque pas. Elle luit. On passe à côté d’elle sans la voir parce qu’elle s’incarne et qu’elle informe nos actes les plus ordinaires pour en faire des actes extraordinaires. Des saints, des petits et des grands saints, se cachent parmi nous frères et sœurs ! Ici-même. C’est peut-être celui ou celle qui est assis à côté de vous, à votre gauche ou à votre droite, à votre droite et à votre gauche. C’est peut-être vous-même qui sait ? Est saint celui qui est en état de grâce, celui en qui la grâce du Christ coule dans son âme comme le sang dans les veines. Celui qui vit de charité est dès maintenant uni aux saints du ciel.

Ce ciel nous semble lointain mais il est en réalité infiniment plus proche de nous que nous ne pouvons le penser. Nous croyons le Royaume de Dieu très loin, dans l’au-delà. Il est en vérité là, tout près. On le pense à des années lumière, dans un à-venir, un futur très lointain. En vérité, il est déjà présent. Il nous enveloppe. Il nous entoure. Les saints et les anges sont à côté de nous et nous invitent sans cesse à y entrer. Le paradis est à notre porte. Et si notre âme est dans la grâce, cette porte, déjà, est entrouverte. Le Christ est là : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi » (Ap 3, 20).

Et d’autres homélies…

Madame Bovary et la Samaritaine

Écouter l'homélie Devant ce récit fleuve, devant cette « scène inépuisable [1] », devant ce dialogue le plus long de tout l’Évangile, quel fil tirer pour vous en partager ce matin la substantifique moelle, pour en goûter avec vous, Maixent, Agathe, toute la richesse,...

Apprends de Dieu à L’écouter !

Écouter l'homélie 1. C’est curieux chez Simon-Pierre ce besoin de faire des phrases ! Dès qu’une réalité lui échappe, aujourd’hui l’apparition de Moïse et d’Élie, il lui faut aussitôt parler, occuper le terrain. « Le sage tourne sept fois sa langue dans sa bouche...

Jésus a raison ou le pain partagé

Écouter l'homélie C’était un premier dimanche de carême, année A, comme aujourd’hui. Les mêmes lectures… Je vous emmène en Haïti, à la paroisse de Chénot, tout en haut de la chaîne des Cahos. Après cinq heures de marche ou de mulet, une jolie église. Les paysans ont...