Homélie du 12 mars 2000 - 1er DC

« Le péché d’Adam »

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Albert Einstein a été déclaré le grand homme du vingtième siècle par des sondages dans l’opinion publique internationale. Scientifique et moraliste, Einstein mérite aussi d’être connu pour sa position religieuse. Vous savez sans doute que ses parents l’ont placé tout enfant dans une école catholique, puis dans une école juive. Einstein reconnaît que, sous l’influence de ses maîtres, il connut une grande piété. Or, dit-il, cette ferveur disparut vers l’âge de douze ans, quand il découvrit que l’enseignement religieux contredisait la venté établie scientifiquement. Plus encore. il rejeta la foi. Or parmi les points décisifs qui ont motivé son rejet, il y a ce que l’on appelle le péché originel. Pourquoi en parler? Sinon parce que l’attitude d’Einstein est représentative de celle de plusieurs générations de ce siècle qui, informées en matière scientifique, ont vu dans l’histoire de la chute originelle un «récit imagé». Comme Einstein, elles ont perdu toute confiance dans l’enseignement de l’Église. Plus encore, elles ont rejeté le Dieu mauvais qui punissait des milliards d’hommes, pour la faute d’un ancêtre inconnu. Il importe donc de sortir de ce mauvais pas.

1.         Remarquons d’abord que ni la Genèse, ni saint Paul ne parlent de ‘péché originel’. Il faut attendre plusieurs siècles pour voir l’expression paraître dans l’Église. La Genèse et l’épître aux Romains parlent du péché d’Adam – qui n’est pas le péché originel, même s’il y a des rapports. Grâce aux connaissances incontestables et sans cesse confirmées depuis plus de cent ans, on ne peut lire le texte de la Genèse comme un compte-rendu littéral. De fait, au début de la Genèse, le mot Adam n’est pas un nom propre. Le mot désigne toute l’humanité. Mais comme le texte a le souci du concret, il emploie un terme au singulier poux désigner chacun de nous dans ce qui le fait humain, seul et unique.

Si jadis, en des temps où on ignorait tout de l’émergence de l’homme, on pouvait, en toute bonne foi, prendre le récit comme un compte rendu littéral, on ne peut ignorer aujourd’hui que le récit biblique ne parle pas du premier homme. L’histoire d’Adam est un miroir pour que chacun de nous se regarde en toute lucidité. C’est un récit à intention morale qui dit ce qui se passe maintenant, hier, comme aujourd’hui et comme demain. Il est vain de chercher â faire concorder les résultats de l’observation scientifique avec le texte. C’est non seulement vain, mais dangereux, car c’est une manière subtile de tomber dans le piège que le texte dénonce, l’accusation d’autrui au lieu de reconnaître sa responsabilité: «Ce n’est pas moi, c’est l’autre! Ce n’est pas moi, dit l’homme, c’est la femme Ce n’est pas moi, dit la femme, c’est le serpent!». Tel est le piège, accuser les autres, au lieu de se regarder dans le miroir qui nous est tendu.

2.         Que voyons-nous dans ce miroir? Le récit biblique nous montre le don de Dieu. Dieu nous fait à son image. Il nous fait pour l’amour et la joie. Il nous fait pour la connaissance et l’espérance. Il fait des êtres libres.

Le récit biblique nous dit que la liberté que Dieu nous donne surplombe de sa hauteur un abîme, la possibilité de dire non. Il nous rappelle que la radieuse capacité d’aimer que Dieu nous donne surplombe la possibilité de la haine. Il nous apprend que la joie que Dieu nous propose a son revers de jalousie et de colère. Il nous apprend comment nous falsifions le don en soupçon et en rivalité. Chaque jour, l’actualité, par le tableau des massacres horribles qui se déroulent, nous rappelle que dans le cœur de l’homme il y a des abîmes de peur et de cruauté. Mais plutôt que d’accuser autrui, il nous invite à regarder en notre cœur pour y voir à l’œuvre la puissance du mal, à savoir le goût du meurtre; celui-ci paraît dans nos jalousies familiales; il affleure dans nos colères; il advient dans nos passions et nos rivalités professionnelles. Nous n’osons pas voir notre péché, parce que nous avons peur de l’abîme de cruauté qui est au fond de notre cœur. Pour oser regarder en face l’abîme que le péché, hélas réellement commis, creuse en nous, il faut la Lumière du pardon. «Si tu connaissais ton péché, tu perdrais cœur!» Mais voici que le péché est précédé par le pardon.

C’est ce que nous dit saint Paul, qui se réfère à la figure d’Adam pour dire l’universelle détresse due au péché et pour souligner que Jésus est le sauveur de tous. La référence à Adam, figure du Christ, permet à Paul de préciser comment Jésus est devenu notre sauveur. Saint Paul nous dit plus abstraitement ce qui nous est enseigné par le récit, placé comme porche aux évangiles et que l’on appelle tentation par opposition avec ce qui a été vécu par Moïse et son peuple et aussi par ce qui a été vécu par la figure archétype de l’humanité, Adam.

3.         Le récit évangélique montre comment Jésus a exercé sa liberté et, par ses choix, tracé le chemin du salut et du pardon. Sitôt après avoir reçu l’Esprit, Jésus devait déterminer quels moyens il devait prendre pour accomplir la mission qui lui était confiée. faire advenir le Règne de son Père et sauver son peuple.

Pour accomplir sa mission, Jésus se référait à la volonté de Dieu. Celle-ci est dite dans les textes inspirés, la Loi et les prophètes. Or ces textes ne donnent pas du Messie une figure unique. Jésus devait donc choisir. C’est ce que nous montre le texte évangélique qui consiste en une confrontation de textes bibliques.

Jésus avait le choix entre les manifestations de puissance qui écrasent et la simplicité qui persuade dans la liberté et propose dans la confiance. Il lui fallait choisir entre les prodiges qui étonnent et la lente pédagogie qui forme les esprits et les cœurs. Il lui fallait choisir entre les facilités de l’abondance et la communion à la souffrance des plus pauvres. Jésus a choisi. Il l’a fait tout au long de sa vie. Depuis le commencement, lors son séjour au désert après le baptême, jusqu’à la dernière heure, celle de son agonie, celle de sa mort. Il a choisi dans la liberté la plus haute, toujours de manière circonstanciée.

Lors de la multiplication des pains, il a refusé d’être roi; lorsqu’il a annoncé qu’il devrait souffrir et mourir à Jérusalem, il a traité de «Satan» Pierre qui s’y opposait; dans le temple de Jérusalem. il a refusé de faire les prodiges que lui demandaient les autorités de la ville, par défi. Il a choisi à l’heure douloureuse de Gethsémani. Ce fut un choix libre, toujours circonstancié.

A raison de ces choix, il est vraiment devenu le sauveur de tous les hommes qui ont à choisir entre la vie et la mort en fonction de la Loi et de la conscience. Sa liberté dans l’obéissance a réalisé le projet de Dieu de faire naître l’humanité à la vie nouvelle.

Les premières pages de l’évangile nous font voir ce qu’est la liberté voulue par Dieu pour chacun de nous, à l’image du Christ, le véritable Adam, chef de l’humanité selon la volonté de Dieu et dans la plénitude de ses dons, véritable image de Dieu.

Toute la vie de Jésus nous apprend ce qu’est la liberté. Elle nous invite à choisir la vie et à rejeter la mort. Elle nous rappelle que le pardon de Dieu est premier. Elle nous rappelle que Dieu nous aime et veut que nous accédions à la joie. Jésus, homme libre, nous éduque à la liberté.