Homélie du 30 janvier 2005 - 4e DO

Le portique du Christ

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Les familiers du chemin de Saint Jacques connaissent bien l’endroit. Quand on marche sur le camino francès, on ne peut pas le manquer tant il est particulier. En plein désert s’élève, solitaire, une église à huit côtés entourée d’un cloître extérieur à huit portiques qui y donne accès. Vous aurez sans doute reconnu la petite église d’Eunate. Et bien sûr, on dit que chacun des portiques représente une des Béatitudes par lesquelles il faut nécessairement passer pour pénétrer dans l’église. Or, un jour, des pèlerins qui s’y reposaient, décident, pour pénétrer dans la cour puis dans l’église, de se répartir entre les différentes arches chacun d’après la béatitude qu’il préfère. Vous ne serez peut-être pas étonnés en apprenant que l’une d’entre elles ne fut pas du tout choisie. Personne ne passa, en effet par la huitième Béatitude: «Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux». On peut comprendre! Le Royaume de Dieu n’est-il pas d’abord «justice, paix et joie»(Rm.14, 17)? Il arrive ainsi que le bonheur puisse faire peur. Et pourtant… Nous en avons été bien averti par Saint Jean-Baptiste. N’avait-il pas annoncé comme pour donner le ton de la prédication du Christ: «Voici que la cognée est au pied des arbres; tout arbre qui ne porte pas de fruit va être coupé et jeté au feu… Il tient à la main la pelle à vanner et va nettoyer son aire». (Mt. 3,10). En proclamant les Béatitudes, le Christ saisit le crible qui fera reconnaître les siens; ou plutôt, il se manifeste lui-même comme le crible dont le Père veut se servir pour introduire ses enfants dans le Royaume.

Et de fait, c’est d’abord en Jésus Christ que se trouvent réalisées les Béatitudes. Il est le Pauvre en esprit en qui habite toute plénitude des bénédictions de l’Esprit Saint; il est le doux et humble de cœur dont le fardeau léger et le joug facile ouvrent la terre nouvelle et les cieux nouveaux; il est l’affligé qui prend sur lui le péché du monde et donne l’Esprit Saint consolateur; il est le Pacifique qui donne la paix, non celle que donne le monde mais celle qui vient du Fils unique et bien-aimé du Père; il est surtout le Juste persécuté en qui se réalise toute justice, c’est-à-dire, au fond la plénitude de toute perfection. C’est à cette Justice, c’est-à-dire à cette perfection, que le Père nous appelle dans et par le Christ. Les Béatitudes sont autant de portes qui sont ouvertes pour nous par le Christ pour que nous puissions entrer dans la surabondance de bonheur qu’éprouve le Père dans le Fils.

Alors efforçons-nous d’entrer allègrement dans cette espérance mais en sachant qu’une fois passé le portique, nous pénétrerons dans une autre dimension: celle du Christ. Par le baptême, nous y avons été introduits, encore faut-il que nous y entrions pleinement. Et disons même que passer par l’une ou l’autre porte n’est pas facultatif pour nous. Les Béatitudes ne sont pas de ces «discours programmes» qui n’engagent, comme on dit, que ceux qui y croient. Le Christ est déjà engagé. Il est celui qui maintient tout à la fois l’église et le portique car de son côté, tout est accompli. On peut donc entrer sans crainte d’être «floué». Mais du coup, le fait de choisir le Christ comme étant «notre sagesse, notre justice, notre sanctification, notre rédemption» fait de nous des petits et des fous aux yeux du monde. Cela fait de nous, pour ainsi dire, des «désaxés». Vivre les Béatitudes ne peut que nous placer comme en décalage par rapport au monde et à son esprit. La logique des Béatitudes change les perspectives. Notre monde, nos sociétés, et parfois nous-mêmes, s’inscrivent dans une logique qui pose en premier l’épanouissement de soi. Le Christ lui nous parle d’abord d’accomplissement. Le rapport n’est plus le même. Il s’agit pour nous de faire la vérité, d’accomplir en nous les dons de Dieu et de manifester ainsi le Christ qui vit en nous. Par l’Esprit Saint, il veut que nous le fassions naître et grandir en nous.

Déjà, tout homme de bonne volonté qui vit dans la soif de la justice, la pureté, la douceur… se greffe sur le Christ ressuscité. Par sa sincérité, il passe le portique pour entrer dans le temps de l’Esprit Saint et de la vérité.

Et tout fidèle qui vit dans l’humilité de l’esprit, la miséricorde… dépasse la simple sincérité pour entrer et faire entrer ce monde ancien marqué par le péché et la mort dans le monde nouveau. Et quel que soit le portique par lequel il passe, quelle que soit la Béatitude qu’il choisit ou qui lui revient, il ne peut que les vivre toutes. Greffé sur le Christ ressuscité, il est une création nouvelle. Par les Béatitudes, il vit de la surabondance de la sainteté intérieure qui vient du Christ. Chacune des exigences des Béatitudes accomplie au cours de notre vie, fait de nous d’autres christs qui savent pourtant que rien n’est jamais acquis et que pourtant elles ont un prix et une résonance éternels.

L’Esprit Saint, par la vie en nous de chacune des Béatitudes, dessine en nous le visage du Fils et nous grave dans la paume des mains du Père, pour reprendre le prophète. La récompense est au-delà de tout parce que, au terme, c’est nous qui serons accomplis dans la Béatitude éternelle. C’est la surabondance de l’amour de Dieu qui nous possédera et rejaillira dans la gloire.

«Heureux – donc – les persécutés pour la justice», car ils sont ces «pauvres en esprit» qui, pour s’abriter, se blottissent dès maintenant contre l’Esprit Saint et se font mendiants de la perfection qui est dans le Christ. Ils savent le vrai prix de la vie. Et nous, comme eux, nous attendons cette bienheureuse espérance et cette venue du Sauveur que nous invoquerons tout à l’heure. A l’ombre de l’Esprit, nous attendons de passer par l’unique porte qui s’ouvre à nous sur les huit côtés du portique. Dans cet espace entre le portique et la porte, espace où se joue toute notre vie, nous passons de la Pâque du Christ à notre pâque définitive. Alors aura lieu l’épanouissement visible de notre esprit et de notre chair dans la joie. Alors, nous posséderons ce bonheur commencé par le Christ dans l’humilité de notre chair et achevé en nous dans la gloire de Celui qui vit et règne aux siècles des siècles. Amen.