Homélie du 25 décembre 2020 - Solennité de Noël, messe du Jour

Le pouvoir d’un enfant

par

fr. Nicolas-Jean Porret

Qu’allons-nous devenir, frères et sœurs ? Tout est apparu si particulièrement fragile en 2020 ; si changeant, vulnérable et étrange. La tente de notre chair humaine n’aura jamais paru si peu assurée : fragile, menacée, prête à nous être arrachée comme une tente de berger… Qu’allons-nous devenir ?

L’admirable Prologue de saint Jean donne des réponses, qui partent de très haut. Trop haut ? Voudrions-nous pourtant les suivre – avec la foi de ce jour de Noël ?

Trois (et même quatre) majestueux « était » nous sont annoncés au seuil de l’Évangile de Jean, non pour nous confondre mais pour nous fonder : « le Verbe était au commencement », « il était en-vers Dieu », « il était Dieu ». Une majesté, un « en-tête », plus haut que le temps, au-delà de toutes fluctuations menaçantes de notre monde contingent, mais adressés à nos cœurs et à nos intelligences. Accueillons cette révélation comme le socle éternel et bienveillant de cet abaissement que nous célébrons à Noël.

Et puis déjà regardons l’aval qui coule de cet amont éternel : le Verbe, le « Parler divin », ce Logos-Dieu, tête, principe, de tout ce qui est advenu : absolument rien, pas le moindre petit truc qui soit advenu en ce monde, n’est advenu sans lui. Il est l’explication, la source créatrice de la Vie (avec un grand V), « sans aucun poison de mort » car « Dieu n’a pas fait la mort » et « ne prend pas plaisir à la perte des vivants » (Sagesse 1, 13-14).

Comme une alliance irrévocable, sa lumière créatrice scintille et luit (phainei) dans les ténèbres : une participation en ce monde de sa Majesté incréée. Elle luit, elle luit – depuis que Dieu a séparé cette lumière des ténèbres –, elle luit, Sol invictus (soleil non vaincu) de ce Noël 2020, qui ne descendra pas plus bas. La lumière donnée au monde luira encore, participant de la force de son Créateur !

Mais Dieu ne s’arrête pas là, car sa mansuétude s’est manifestée aux hommes objets de sa complaisance, mansuétude chantée, j’allais dire « jalousée », par les gloria célestes des anges de la nuit de Bethléem. Sa lumière n’est pas seulement celle de ce monde physique, mais aussi celle, spirituelle, donnée aux hommes. Oui, « Dieu nous a parlé par son Fils qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a créé les mondes » (Hebreux 1). Il a envoyé Jean le baptiste, témoin d’une lumière de connaissance et de salut pour les hommes créés à son image, Jean, précurseur de son Fils. Et c’est bien ce Fils, son Verbe, qui parle à l’intime de nos cœurs, « qui illumine (photizei) tout homme venant en ce monde ». Cela est toujours déjà donné.

Voilà à quoi pense l’Église de ce jour de Noël en se penchant sur la crèche de Bethléem : à la Vie donnée, à la vie qui est lumière des hommes. Vie et lumière. Vie qui est lumière. Vie à toujours accueillir, à veiller comme les bergers de la nuit des troupeaux, à contempler comme le mystère d’un enfant nouveau-né.

Dans l’enfant de la grotte de Bethléem, cette vie juste naissante et apparaissante n’aura jamais paru si pleine et si intense. Immensité de la création lovée en ce nouveau-né, fruit et pain de la maison de Bethléem, humblement recensé dans la ville du roi David.

Frères et sœurs, qu’allons-nous devenir ? « A ceux qui croient en son Nom il leur a donné pouvoir de devenir… enfants de Dieu ! » Oui, une lumière nouvelle a resplendi dans cette nuit de Noël ! C’est la joie rendue au monde, moyennant la foi, la capacité à accueillir le nouveau que Dieu fait.

Devenir des enfants, ou plutôt être sans cesse enfantés dans le mystère de la nativité du Verbe. Devenir « enfant de Dieu » dans l’engendrement du Fils monogène (unique-engendré) de son Père. C’est Marie, la Mère de Dieu, la Theotokos, littéralement « celle qui a enfanté Dieu », qui nous l’a enfanté. Et c’est l’Église qui nous l’enfante encore dans cette liturgie de Noël, afin que nous accueillions le Verbe, de façon sans cesse renouvelée, actualisée, vivifiante.

Dès lors la chair ne doit plus nous faire peur, même en sa vulnérabilité. L’enfant de la crèche nous sourit. Il a pris chair, connu la fragilité de notre tente. Et voici qu’il nous invite à le contempler. De sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce sur grâce.

C’est lui le chef (cf. Michée 5) qui doit régner sur Israël, le chef qui nous conduit, nous fait sortir et entrer, véritable guide et exégète qui nous conduit au Père (Jn 1, 18).

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