Imaginons frères et sœurs qu’après avoir été pieusement à la messe d’un mariage, invités par l’Époux, on se dirige vers le lieu de la réception qui se passe dans un somptueux château, au milieu d’un parc magnifique avec des pelouses superbes, des arbres centenaires, des roseraies qui exhalent un parfum exquis. On est au mois de novembre, il fait déjà nuit. On sort de la voiture et au fur et à mesure que l’on s’approche du château, tous nos sens sont touchés : à travers les fenêtres, on découvre des salons magnifiquement décorés, scintillant d’une lumière chatoyante ; une musique divine entremêlée d’éclats de rire délicieux égaye déjà les ténèbres du jardin, et la senteur exquise de mets succulents, émoustillant nos narines, nous met irrésistiblement l’eau à la bouche. Et, pour couronner le tout, il y a surtout cette joie grandissante de rencontrer l’Époux qui est le plus beau des enfants des hommes ! Bref ! On n’a qu’une envie c’est d’entrer dans ce lieu paradisiaque au plus vite ! On court ! Encore quelques marches pour atteindre le perron illuminé. Et là, catastrophe ! La lumière soudaine nous révèle la laideur répugnante de nos vêtements, comme si l’impureté de nos âmes avait déteint sur eux ! Un sentiment infini de honte et d’indignité nous envahit. Il devient évident qu’ainsi attifés, il nous est impossible d’entrer dans la salle des noces et surtout de paraître devant l’Époux ! Ce serait faire tache, ne pas pouvoir participer pleinement à la fête : l’Époux, celui qu’avant tout nous voulons voir, nous resterait invisible, parce que nous ne lui serions pas semblables ! Comme un soleil aveuglant ! Imaginez l’immensité du supplice de ne pas savoir quand l’accès à cette fête paradisiaque infiniment désirée sera possible ! Car, le temps de notre vie terrestre étant passé, il nous est impossible de purifier notre âme ! Nous n’avons pas d’autres moyens que de nous en remettre à la miséricorde divine et à la prière purificatrice de l’Église militante de la terre, c’est-à-dire à la prière de tous ceux qui, sur terre, veulent bien prier pour nous !
Vous l’avez compris, frères et sœurs, cette histoire cherche à illustrer la souffrance des âmes du purgatoire qui attendent patiemment mais douloureusement notre prière pour être introduites par Dieu dans le degré de gloire dont, de toute éternité, il veut les combler. Il ne s’agit pas de l’enfer qui est un état définitif de rejet de Dieu, dont on ne peut « sortir ». Rappelez-vous la parabole du bon Lazare ou l’homélie donnée par le fr. Louis il y a quelques semaines ; mais il s’agit du purgatoire, qui est un état transitoire et qui, selon le Catéchisme de l’Église catholique, est la « purification finale des élus », nécessaire pour qu’ils puissent voir Dieu sans aucune entrave et entrer ainsi pleinement dans la béatitude éternelle.
Frères et sœurs, cela va presque sans dire : il est donc d’une grande charité de prier pour les âmes du purgatoire, de prier pour tous les défunts que l’on connaît et en particulier ceux de nos familles à qui nous devons la vie ! Il est donc très bon d’en faire mémoire aujourd’hui et, comble de la charité, de demander de faire célébrer des messes à leur intention. C’est sans nul doute le plus grand cadeau que nous puissions leur faire ! Vous n’imaginez pas à quel point ils nous le rendront !
Très bien, me direz-vous ! Mais il y en a peut-être parmi vous qui trouvent cet enseignement un peu amer, voire même intenable ou suranné, digne d’un XIXe siècle janséniste, empli d’une conception d’un Dieu sévère et justicier. En effet, ne nous rabâche-t-on pas les oreilles que Jésus nous sauve ! Ne nous sauve-t-il pas entièrement ? Pourquoi avoir encore besoin d’une purification ? La confession ne nous donne-t-elle pas le pardon de nos péchés ? Jésus ne promet-il pas le paradis au bon larron dès le soir même de sa mort ?
Oui, frères et sœurs ! Mais pour comprendre que le purgatoire est une possibilité on ne peut plus réelle, il faut saisir toutes les conséquences du péché. Il y a en a deux : 1° la peine éternelle qui nous coupe définitivement de Dieu et dont le sacrement de réconciliation nous sauve, en vertu de la mort de Jésus sur la Croix et de sa résurrection ! et 2° c’est là ce à quoi le purgatoire correspond : il y a aussi la peine temporelle qui résulte du désordre que nous introduisons dans le monde lorsque nous péchons et qu’en justice, il nous faut réparer !
Prenons un exemple : imaginons que je vole des framboises dans le jardin de mon voisin et que je les mange. Si je m’en repens et que je demande pardon à Dieu et à mon voisin, je n’en suis pas quitte pour autant : il demeure nécessaire que je répare le mal que j’ai pu faire autant que possible, en rachetant par exemple des framboises à mon voisin et en purifiant mon âme par un acte de pénitence. Car, en consentant à un plaisir désordonné, j’ai faussé mon âme, lui faisant poser un acte non conforme à sa dignité. Consentir à un plaisir désordonné, subir volontairement une chose pénible : c’est comme une barre de fer que l’on a tordue et qu’on doit tordre dans l’autre sens pour lui rendre sa rectitude primitive, sa dignité spirituelle.
Voilà pourquoi l’enseignement de l’Église à propos du purgatoire n’est en rien suranné ! Dieu veut vraiment nous introduire dans sa gloire mais pour ce faire, il n’a pas d’autres moyens que de nous rendre aussi purs que lui, en respectant notre volonté ! « Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu (Mt 5, 8). » « Nous le verrons parce que nous lui serons semblables (1 Jn 3, 2) ! »
Mais, pour faire droit à ceux qui y voit la trace d’un sévère Dieu « janséniste », il faut ajouter que si le purgatoire est une réelle possibilité, ce n’est pas pour autant que Dieu veut que nous fassions du purgatoire ! Il veut même, si j’ose dire, que nous n’en fassions pas et il nous en a donné les moyens ! Car comme il est dit dans la première lettre de saint Pierre : « La charité couvre une multitude de péchés (1 P 4, 8). » C’est d’ailleurs le sens de l’indulgence plénière que nous pouvons recevoir en cette année jubilaire décrétée par le Pape François. Mais, à la rigueur, il n’est nul besoin d’une indulgence plénière car se convertir et aimer autant qu’il nous est possible de le faire à chaque seconde de notre vie est une manière de réparer nos torts et de nous préparer à entrer au ciel sans même avoir besoin d’une purification finale !
Prenons l’exemple de saint Paul qui, selon ses propres dires, avait du sang sur les mains ! Pour sa peine, Jésus n’a pas exigé qu’il fasse 20 ans de purgatoire. Il lui a simplement demandé d’être son apôtre, autrement dit d’aimer, en étant à son service, jusqu’à donner sa propre vie ! Et, pour en venir à un exemple plus récent par lequel je terminerai, il y a aussi l’assurance de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus — toujours elle — de ne pas faire de purgatoire. Ne nous méprenons pas. Elle avait parfaitement conscience de l’imperfection de sa vie : « Toutes nos justices ont des taches à vos yeux », dit-elle à Jésus dans une de ses prières. Et c’est pourquoi dans son acte d’offrande à l’amour miséricordieux, elle demande à Dieu de ne pas être jugée sur ses bonnes actions. Elle veut paraître devant lui les mains vides, en ne s’appuyant sur aucun de ses mérites et en ne comptant que sur la miséricorde du bon Dieu pour aller au ciel et y aller tout droit ! Un jour, une de ses sœurs carmélites lui fit remarquer qu’elle était présomptueuse de prétendre ainsi ne pas faire de purgatoire ! Thérèse lui répliqua : « Ma sœur, vous voulez de la justice de Dieu, vous aurez de la justice de Dieu. L’âme reçoit exactement de Dieu ce qu’elle attend de Dieu » (NPPA, sœur Marie des Anges).
C’est pourquoi, frères et sœurs, en priant aujourd’hui pour nos défunts, rien ne peut faire davantage plaisir à Dieu que de désirer aller directement au ciel, étant certain de sa miséricorde infinie ! Autrement dit, rien ne peut faire davantage plaisir à Dieu que de désirer être saints ! « Soyez saints, car moi je suis saint (1 P 1, 16) ! » ; et d’en prendre les moyens en aimant autant qu’il nous est possible à chaque seconde de notre vie ! Alors, quand viendra le moment de la rencontre avec l’Époux à notre mort, soyons certains qu’il mettra la ceinture autour de ses reins, qu’il nous fera prendre place à table et qu’il passera pour nous servir (Lc 12, 37). Dieu soit béni !