Homélie du 26 septembre 2004 - 26e DO

Le riche et le pauvre Lazare

par

fr. Jean-Hugo Tisin

Il y avait un homme riche… Cela ressemble à une histoire. C’est, en effet, une histoire. Qu’enseigne-t-elle? Qui nous parle? A qui s’adresse-t-elle? A nous, ce matin, quoi qu’il en soit du contexte de son énonciation. D’où provient-elle? De témoins d’antique sagesse, assurément. Ils ont enseigné ce qu’est la condition de l’homme sur terre, le sens du bonheur et de la souffrance, ce qui est juste; ils ont tenté aussi de comprendre ce douloureux mystère: pourquoi le juste est souvent un juste souffrant. Progressivement, ils en sont venus à croire que les mérites d’ici-bas sont rétribués dans l’Autre Monde, terme de l’odyssée. Une mystérieuse relation se laisse voir, disent-ils, entre l’Acte que je pose à l’instant, en bien et en mal et le fruit qui mûrira dans les vergers d’éternités. Toutes les grandes cultures et religions de l’histoire ont tenté de pénétrer dans ce secret afin de proposer des leçons de vie et d’humanité. Les Sages de l’Ancienne Égypte connaissaient cela comme ceux de la Grèce, d’Israël jusqu’à la plus lointaine Asie.

Aussi ne suis-je pas surpris de lire une histoire exemplaire de cette facture dans l’Évangile selon saint Luc. Sans doute, est-elle revêtue de vêtements israélites, il suffit d’évoquer les noms et ce qu’ils représentent symboliquement: Lazare «Dieu a secouru», Abraham, Moïse…, mais cette dramaturgie qui exprime la destinée dans l’Au-delà de Lazare et du Riche se reconnaît déjà, parfois avec une similitude extrême dans un récit sapientiel de l’Ancienne Égypte, quelques siècles avant Jésus. La tradition pharisienne n’est pas en reste, elle aussi: en effet, une histoire très proche s’y trouve dans ses livres religieux (Talmud de Jérusalem).

Cela étant constaté et vérifié, comment entendre cette histoire morale qui m’est communiquée dans l’assemblée eucharistique. Comment vais-je l’intégrer comme Parole d’Évangile? Elle fut probablement enseignée par Jésus dans l’ultime montée à Jérusalem en des termes que nous ne pouvons pas restituer. En tout cas, l’évangéliste nous la communique avec son style si personnel comme un bien précieux: il s’agit de mieux voir ce que sont nos actes eu égard au pouvoir, à la richesse, aux relations avec nos semblables. Discernant avec plus d’acuité le présent, peut-être saurons-nous convertir nos regards et notre cœur. Peut-être aussi comprendrons-nous que seuls les pauvres peuvent posséder le Royaume des Cieux. Mais dira-t-on, cette histoire exemplaire, donnée comme parabole, est d’une complexité extrême, avec un luxe d’indications, de faits de culture et de religion; cette prolifération n’est-elle pas propre à égarer? Sans doute, mais il y a un fil rouge qui s’insère dans la trame si colorée du discours. Autour de ce fil, il y a une irisation de signes, de symboles, sur le sort de l’homme entre la mort et le jugement, notamment. Toutes ces indications sont précieuses, assurément, et toutes mériteraient qu’on s’y arrête. Mais allons au-delà des éléments de cette petite apocalypse du Monde-à-venir avec sa topographie céleste propre à l’époque, sa dramaturgie par symboles contrastés. Essayons de reconnaître le point d’attache avec le déroulement du récit et de discerner la pointe de feu qui pénètre dans l’intelligence et le cœur.

Si nous tentons de nous dégager du contexte polémique où paraissent les Pharisiens, si nous cherchons cette fameuse pointe qui seule nous importe, finalement, que retiendrons-nous?

En premier lieu, me semble-t-il, il s’agit d’intégrer dans nos vies un des enseignements majeurs de l’Alliance de Dieu et de l’Humanité. Toute grâce provient de Dieu. Les dons supérieurs ne nous sont accordés que pour autant nous les partageons, sachant qu’ils doivent servir la communauté. Pensez à la manne du désert, ce pain des pauvres, ce pain de misère, cependant symbole de communion. La prédication des prophètes, Amos par exemple, s’inscrit dans cette ligne essentielle de l’Histoire du Salut: «Cherchez-moi,dit le Seigneur, et vous vivrez!». Une civilisation, une culture qui ne se fonde que sur elle-même pour accumuler des richesses et du pouvoir, s’effondrera tôt ou tard. Tel est son enseignement. «Comme il est difficile à ceux qui ont des richesses de pénétrer dans le Royaume de Dieu» dira Jésus (Lc 18, 24), sur la route de Jérusalem, avant de rencontrer Zachée.

En second lieu, la Loi, les Prophètes, l’enseignement de Jésus (pensez aux Béatitudes) sont décisifs pour le court espace de temps qui est le nôtre, ici-bas. Si la Parole pénètre, instant par instant dans l’intime du cœur et de la conscience, si cet instant est précisément, instant de consentement, d’intégration, alors, une transformation de notre esprit et de nos comportements se manifestera. Je dois considérer le temps et l’instant comme la découverte d’une voix aimante qui me parle. L’Esprit Saint et notre esprit s’accordent en épousailles et cet échange peut nous combler. Dès lors, ne nous éloignons pas de cette terre d’exode qui est la nôtre où la Parole se fait chair et se donne en pain à partager. «Quelqu’un ressusciterait d’entre les morts, serions-nous par cette vision grandiose convaincus?». Dira-t-on que toute visée d’un à-venir, d’un mystérieux apogée de l’histoire est vaine, au profit du seul présent qui serait réel? Non, bien sûr; au cœur de notre foi, nous sommes tendus vers le retour du Christ, cette Plénitude promise; mais comme les pèlerins d’Emmaüs, invités à intégrer Moïse et les prophètes en notre présent d’exode, nous découvrons la Présence plénière du Ressuscité, dans son Corps livré, donné en communion. Amen.