Homélie du 13 février 2022 - 6e dimanche du T. O.

Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous

par

fr. Pierre Zgirski

Du sommet du mont Sinaï, un homme redescendait prudemment, les bras chargés des deux tables de la Loi, écrites du doigt de Dieu qui scellait ainsi l’Alliance avec son peuple. Dieu lui avait fait une promesse. « C’est un prophète comme toi, Moïse, que je susciterai à mon peuple et je mettrai mes paroles dans sa bouche. »

Et aujourd’hui, de la bouche du Verbe fait chair s’épanche la Loi nouvelle : la charte des béatitudes. Il n’est pas anodin que lui — Jésus, prophète et Seigneur des prophètes — ait choisi de parler depuis une  montagne, délivrant un enseignement nouveau, le regard fixé sur ses disciples comme s’il désirait y apercevoir un reflet des béatitudes qu’il s’apprête à énoncer.

Nouveauté, car désormais ce ne sont plus des commandements à observer mais la promesse d’un fruit à savourer qui résonne aux oreilles des disciples de Jésus et de cette foule nombreuse. Quel fruit ? Le bonheur, oui ! Et dès ici-bas. Le bonheur, n’est-ce pas ce que possède celui dont on dit qu’il est « heureux ». « Heureux », bien davantage qu’un titre, un état ô combien enviable et recherché !

Oui, Jésus décerne un prix à ses disciples présents et à venir : « Heureux vous qui… » Certes, la deuxième partie de la phrase est au futur. En effet, la plénitude de béatitude dont Jésus parle est à venir et elle a valeur de récompense, au Ciel. Et la joie qui l’accompagne ne passera pas car c’est elle qui comble le futur, comme il est écrit dans le Ps 16, 11 : « Devant ta face, plénitude de joie, en ta droite délices éternelles. » Mais cela ne signifie pas pour autant qu’on ne la goûte pas déjà maintenant.

Mais alors quel enseignement tirer de cette charte des béatitudes ?
Les béatitudes ne se limitent pas à celles que nous venons d’entendre. Dans chacune de nos vies surgissent des situations que nous devrions aborder avec l’esprit des béatitudes. Elles tracent un chemin, propre à chacun, que nous avons à parcourir pour franchir la porte étroite. Oui, vous savez bien, celle qui donne accès à la béatitude parfaite au Ciel où nous verrons Dieu tel qu’il est.

Alors, on commence à saisir pourquoi Jésus inaugure sa mission d’évangélisation par ce discours sur les prémices de la joie parfaite cachée au sein des béatitudes. Oui, la bonne nouvelle des béatitudes est déjà promesse de récompense : « Heureux vous qui… » Oui, heureux ! Certes ! Mais reconnaissons-le, les béatitudes que Jésus égrène n’ont rien de séduisant. Elles détonnent par rapport à nos aspirations les plus spontanées. « Heureux », un qualificatif que personne ne répugnerait à assumer s’il attestait d’un bonheur simple et immédiat. Ici, avec ces béatitudes, il ne s’agit pas d’un bonheur à hauteur d’homme, mais d’un bonheur qui exige le secours de la grâce. Il en va de même pour celles qui surgissent dans nos vies. C’est pourquoi, on ne trouve ici nulle trace d’encouragement ou d’exhortation dans la bouche de Jésus. En effet, aux yeux du monde, ces béatitudes-là on n’en veut pas ! Autrement dit, leur attrait ne peut surgir que de l’œuvre du Saint-Esprit en chacun de nous.

En effet, il y a en nos cœurs deux attraits qui s’opposent : l’attrait du bien et l’attrait des ténèbres. Oui, tout comme pour le jeune homme riche des Évangiles. Souvenez-vous, il avait soif de vie éternelle, à tel point qu’il est venu interroger Jésus, comme le sage qu’il fallait consulter, pour connaître la voie à prendre. « Renonce à tes biens, tu seras libre pour me suivre », lui avait répondu Jésus. Hélas, l’attrait de la richesse l’a emporté sur son désir du Ciel. La richesse peut revêtir bien des réalités (position sociale, titres académiques…) ; quand on s’y attache coûte que coûte, elles deviennent ténèbres. Elles témoignent d’un endurcissement du cœur redoutable qui conduit inéluctablement à la tristesse. Toutes les malédictions que nous venons d’entendre en témoignent. Le Christ les adresse à son auditoire en guise d’avertissement : sortez de votre torpeur mortifère !

Mais il y a un antidote à cette tristesse : la joie ! La joie des béatitudes qui s’invitent dans nos vies, ce sont elles qui font les bienheureux de nos calendriers et tous ceux qui sont inscrits dans le Livre de vie. Bienheureux parce qu’ils ont laissé Dieu agir en eux dans la condition qui était la leur. Leur volontarisme n’aurait été d’aucun secours face au désir de bonheur inscrit dans notre nature humaine.

Face à notre impuissance, il ne reste qu’un chemin, celui du consentement pour entrer dans la dépendance de l’action de l’Esprit en chacun de nous. Attention, consentir ce n’est pas renoncer à être heureux. Il ne s’agit pas « de s’efforcer de » : cela c’est de la résignation ! Il faut avoir le courage d’espérer le bonheur exprimé dans les béatitudes. Et ce vrai courage, c’est de savoir à quoi il faut renoncer, ce qu’il faut accepter de perdre : selon les circonstances, ce sera subir plus que faire, perdre plutôt que gagner.

Oui, il y a bien une radicalité attachée aux béatitudes. Saint Augustin l’a exprimé à sa manière : « L’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi ou l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu. » Qu’est-ce à dire ? Vous l’avez certainement pressenti : viser la vie éternelle c’est choisir Dieu jusqu’au mépris de soi, donc jusqu’au mépris de mes renoncements. Face à un tel enjeu, il ne faut pas se surestimer car il y a un risque bien réel. Ce risque c’est d’escamoter le terme « jusqu’au », lequel manifeste une progression. Oui, oublier cette cohabitation de ces deux amours en chacun de nous c’est tomber dans l’illusion, comme l’apôtre Pierre : « Je donnerai ma vie pour toi ! » Vous connaissez la suite. Alors, soyons réalistes, soyons humbles ; dans ce combat soyons patients et prenons appui sur Dieu. Il s’agit de ne pas s’attarder sur soi, sur son propre perfectionnement mais de porter notre regard sur celui qui veut nous attirer à lui.

Finalement, c’est prendre au mot la réponse de la Vierge Marie à l’ange Gabriel : « Je suis l’humble servante du Seigneur. » C’est cela le véritable oubli de soi ; c’est pourquoi elle peut s’exclamer : « Toutes les générations me diront bienheureuse. »
Pour nous, qui ne sommes pas comblés de grâce, il s’agit peu à peu de devenir inattentif à nous-mêmes jusqu’à se déprendre de soi car on a décidé de regarder Dieu par amour de Dieu et avec amour.

Bref, pour vivre de l’esprit des béatitudes, il faut humblement entrer dans la dépendance d’une visite, une visite qu’on ne peut déclencher à notre gré : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui. » C’est laisser l’Esprit de Jésus agir en nous car c’est au travers de nos combats que le Saint-Esprit, agissant en nous, nous donne de les vivre comme nos béatitudes, et nous parle ainsi du Ciel. C’est pourquoi Jésus dira : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous. » Soyons-en tous convaincus !