Homélie du 9 mars 1997 - 4e DC

 » Le salut vient des Juifs « 

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Dans la très longue page de l’évangile de Jean, qui rapporte la rencontre de Jésus avec la Samaritaine (Jn 4,1-52) je pense qu’il est nécessaire de souligner un point difficile et source de passion, la parole de Jésus:  » Le salut vient des Juifs  » (4,22). Cette parole mérite attention en ce carême 1997, car elle touche à l’intelligence de l’identité de Jésus-Christ et montre bien la manière dont il est le sauveur du monde (4,52). Elle rejoint le souci du jubilé de l’an 2.000, puisque le pape Jean-Paul II a invité les chrétiens à une demande de pardon pour les fautes qui défigurent le visage de l’Église, au premier rang desquelles il place le mépris des Juifs. Si en toute rigueur de terme on ne peut parler d’antisémitisme chrétien – tant cette théorie raciste est contraire à l’Évangile – même si hélas des chrétiens sont tombés dans cette erreur, on peut hélas parler d’anti-judaïsme chrétien, celui que dénonce le pape. En effet, depuis le premier siècle jusqu’aujourd’hui le mépris et la haine des Juifs, l’anti-judaïsme chrétien, n’ont cessé de porter des fruits de mort: humiliations, calomnies, spoliations, déportations et massacres. Pourquoi cette haine? Elle prend appui dans les récits de la Passion, où ceux qui condamnent Jésus sont appelés d’un terme que l’on traduit habituellement par Juif.

Le terme de juif est équivoque, car il désigne quatre choses. 1. Au sens premier et historique, le terme désigne les habitants de la Judée, la tribu de Juda, pays qui depuis le roi David a pour capitale Jérusalem. En ce sens Jésus est juif, puisque né à Bethléem de Judée dans la descendance de David. 2. Le terme de juif désigne, en second lieu, l’ensemble des fils d’Abraham, vivant selon la Loi de Moïse, dispersés parmi les peuples et fidèles à l’appel de Dieu. En ce sens Jésus est juif. Hors de cet enracinement, on ne comprend rien à ses actes, à ses paroles, à sa vie et à sa mort. 3. En troisième lieu, dans le langage moderne, le terme de juif désigne une minorité nationale, qui a servi et sert encore de victime émissaire des crises de la société. Cette situation, qui n’est pas propre au peuple juif – les chrétiens le vivent en terre d’Islam -, demande attention, car elle éclaire la manière dont Jésus a vécu sa Passion en solidarité avec tous les exclus. 4. Un quatrième sens vient de ce que, dans les récits de la Passion, le terme de juif désigne les autorités de Jérusalem qui ont condamné Jésus à mort et fait exécuter la sentence par les occupants romains. L’amalgame indu de cet emploi circonstancié du terme avec l’ensemble du peuple élu est un contresens, à la source de l’anti-judaïsme.

Le Concile Vatican II a mis fin à tout malentendu dans un document qui fixe la foi de l’Église en reprenant les termes de l’apôtre Paul dans l’épître aux Romains (Déclaration conciliaire Nostra aetate, n° 4). Paul réfléchissait sur le fait que son peuple n’ait pas en sa grande majorité reconnu en Jésus le Messie promis. Il a développé une argumentation passionnée de laquelle émerge une image sans équivoque. Paul dit que l’Église constituée de ceux qui sont venus du monde païen – donc nous, issus de racines indo-européennes ou africaines – est greffée sur la souche sainte qui est le peuple élu (Rom 11,15-21). Le concile reprend cette image. Que signifie-t-elle? Quand il y a une greffe, il y a continuité vitale entre la souche-mère et la branche qui se développe. La même vie passe de l’un à l’autre, même si le fruit est différent de ce qu’il aurait été sans la greffe. L’image de la greffe reconnaît la différence, mais affirme la continuité.

Nous, chrétiens d’Europe, sommes greffés sur le peuple élu. Par la grâce de la conversion, par le don de l’Esprit, nous sommes en communion avec Abraham, Isaac, Jacob-Israël, avec Joseph, avec Moïse et Josué, avec David et Salomon, avec les prophètes dont les paroles scandent notre vie liturgique, avec pour prière les psaumes, avec pour maîtres les sages, avec Anne et Siméon qui ont accueilli l’enfant Jésus au temple, avec Jean-Baptiste qui l’a désigné, avec Pierre et André, Jacques et Jean et les autres Douze, avec les femmes qui furent avec lui jusqu’au pied de la croix et qui furent témoin de la résurrection, avec Paul, avec Marie sa Mère, et plus encore avec Jésus, notre frère et notre Seigneur dans la gloire. La même vie passe d’eux à nous. Aussi le peuple élu n’a cessé d’être aimé de Dieu d’une manière toute spéciale – car, comme le dit le pape Jean-Paul II, les Juifs aujourd’hui sont  » les frères aînés des chrétiens « , et  » ils sont les héritiers de l’élection à laquelle Dieu est fidèle  » (1987).

L’anti-judaïsme chrétien au contraire souligne la rupture et refuse de voir la continuité. Il considère que ce qui a précédé est caduc et donc mérite d’être arraché, extirpé et jeté au feu. Quand on affirme que l’Église est le Nouvel Israël ou qu’elle seule a la Loi révélée, avec l’intention d’exclure tout ce qui a précédé, on va à l’encontre de la foi de l’Église. En effet, l’Église n’a rien retranché aux textes de la Synagogue et les considère comme inspirés. C’est la raison pour laquelle Jésus dit à la femme de Samarie qui représente une communauté qui ne reconnaît pas l’inspiration de la totalité des Écritures que  » le salut vient des juifs « .

Comme les décisions du Concile demandent du temps pour renouveler le peuple chrétien, une série de mesures pratiques ont été données ultérieurement par le pape (en 1985). Dans ces mesures, je relève qu’il est demandé de veiller à ce que soit enlevée toute équivoque dans la lecture liturgique des récits de la Passion. Le terme de juif n’y désigne pas l’ensemble du peuple juif, il ne désigne que les autorités de Jérusalem qui ont alors condamné Jésus, comme le relève déjà l’apôtre Pierre dans sa prédication rapportée par les Actes des apôtres.

Temps du carême! Temps où l’on reconnaît le péché. Qu’est-ce le péché, sinon la haine de Dieu. Or Dieu étant inaccessible, la haine s’en prend à ceux qui lui appartiennent et en les persécutant on l’atteint au plus intime de son amour. Tel est ce que les Écritures appellent  » le mystère d’iniquité « : ce qui est beau, pur, bon et vrai suscite la haine la plus inexpiable. L’anti-judaïsme participe du mystère d’iniquité, puisqu’il refuse le choix de Dieu.

A la Samaritaine qui nous représente, Jésus déclare:  » Le salut vient des Juifs « . Cette parole nous invite à la conversion, car si nous voulons vivre, nous ne devons pas briser avec nos racines. Pourquoi nous obstiner à ignorer que l’on ne se sépare pas de son origine sans périr? Pourquoi faire comme ces enfants qui veulent monopoliser l’affection de leurs parents et excluent les autres frères et sœurs?

La reconnaissance que le don de Dieu est sans repentance et que le peuple élu demeure aimé de Dieu bouleverse bien des habitudes. Elle invite à bien des corrections. Le travail ne manque pas aux théologiens pour tirer les conséquences du fait que l’Église catholique n’a pas de monopole sur Dieu et que sa fécondité vient de son enracinement dans le peuple élu, à jamais l’aîné des peuples croyants. Pour cette raison, le pape Jean-Paul II relève l’importance du texte conciliaire, où il voit non seulement  » une expression de la foi  » mais  » comme une inspiration de l’Esprit Saint, comme une parole de la sagesse divine  » (1985).