Homélie du 16 février 2020 - 6e dimanche du T.O.

Le squelette du sage

par

fr. Étienne Harant

Je ne suis pas une crevette ! Et vous non plus frères et sœurs. Nous sommes des humains, de la classe des mammifères et donc appartenant au groupe des vertébrés. Notre squelette, qui nous permet en partie de nous tenir droit, notamment grâce à notre colonne vertébrale, est à l’intérieur de notre corps. À la différence des arthropodes, dont font partie les crustacés, qui ont leur squelette à l’extérieur d’eux-mêmes. Cette image biologique peut nous permettre de saisir le rapport que le Christ veut nous voir entretenir avec la Loi. Cette dernière ne peut être conçue comme un élément uniquement extérieur qui s’ajoute à ce que nous sommes, qui nous maintient du dehors, comme la carapace d’une crevette, mais bien comme un principe qui commande, dirige, et bien plus nous fait nous tenir droit, de l’intérieur, tout comme notre squelette. Les choix que nous posons sont le résultat d’une délibération intérieure, facilitée et même éclairée par la Loi.

Entendons-nous bien cependant sur le terme. Le mot « loi » tel que le Christ l’utilise ne doit pas être restreint uniquement à la loi positive, énoncée dans un système législatif. Il ne s’agit pas d’articles de loi. La « Loi » ici doit être entendue comme « la Parole de Dieu », plutôt que le Code civil. D’autant que le Christ utilise l’expression stéréotypée « la loi et les prophètes », désignant l’ensemble de l’Écriture Sainte. C’est cette Loi qui a été donnée à l’homme qui « dès le commencement a été laissé à son conseil », nous dit la sagesse de l’Ecclésiastique. Dieu place devant l’homme ces deux voies, la vie ou la mort, le feu et l’eau, et il le laisse choisir, tout en l’invitant fortement à choisir la vie ! Mais cela ne se fait nullement par contrainte ou par force, mais par l’adhésion libre et intérieure. La Loi c’est cette invitation à choisir la vie. Méditer l’Écriture, la faire repasser sans cesse sur ses lèvres, ne cherche qu’à la faire descendre dans le cœur. Comme un baume finit par pénétrer la peau sur laquelle il est appliqué.

Or, cette Loi, cette Parole de Dieu, est une « sagesse de Dieu, mystérieuse », nous dit saint Paul dans la deuxième lecture. Elle est une révélation, autrement dit l’homme, par ses seules forces, n’aurait pu découvrir pareilles énigmes. Cette Loi nous montre l’envers du monde, elle tente de nous faire voir la réalité par les yeux de son Créateur en le contemplant lui-même.

Mais le Christ semble introduire comme une rupture, car la Loi semblait se caractériser par un ensemble de préceptes. Remarquez que c’est toujours le cas pour nous. La seule évocation du mot nous renvoie instinctivement au domaine de l’interdit et du permis, et même plutôt de l’interdit… Et pourtant, le Christ dit bien qu’il n’abolit rien de cela.
Et il prend pour l’expliquer une image d’un texte écrit ; pas étonnant puisque c’est le support de cette Loi. Pas un « i » ne sera changé de la Loi. Pour qui commence à écrire, le « i » est une des premières lettres que l’on apprend à former. En tout cas, lorsque vous faites vos premiers pas en calligraphie, le maître vous fait faire des pages entières de « i » avec votre plume ou votre roseau taillé. Puis vous passez à la lettre « o ». Pourquoi pas le « a », pourtant première lettre de l’alphabet ? Le « i » est un trait, un simple trait, il est ainsi une des composantes de base de toutes les lettres de l’alphabet, le « o » étant la seconde (ça marche aussi en grec). Et donc en sachant tracer un « i », je peux, en le modifiant un peu, puis en le combinant avec le « o », tracer toutes les lettres de l’alphabet. Comprenons donc l’image : c’est la matrice même de la Loi qui n’est pas changée, l’essence, le cœur, le squelette, si vous préférez. Et c’est bien parce qu’elle est une participation à la Sagesse éternelle que cette Loi ne change pas.

De plus, tout calligraphe sait cela, une lettre tracée ne peut être changée. On ne repasse pas sur une lettre. Une fois la main levée, le sort en est jeté. En revanche on peut embellir les lettres, ajouter de l’or sur certaines, par exemple. Le Christ après avoir inspiré, en tant que Verbe, la rédaction de la Loi dans l’Ancien Testament vient à présent l’orner, faire comme une enluminure qui permet de saisir le sens du texte qui suit. Il donne l’essence, il dévoile le sens profond de la lettre en la couvrant d’or. Voici le texte original : « Tu ne tueras point », l’ornement qui révèle la lettre « quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal », donnant ainsi à comprendre ce qu’est un meurtre : un acte de haine, et donc directement opposé à la charité. Je vous laisse faire l’exercice avec la suite du texte.

Christ replace de manière plus évidente la Loi au cœur même, à l’intérieur de celui qui l’observe. Il manifeste clairement, ce qui était déjà en partie pressenti, ce concours divin dans l’exercice des commandements. Il ne s’agit pas d’obéir pour obéir, mais d’obéir parce que c’est le Bien, le vrai Bien, qui est ainsi accompli.

Ainsi, suivre le commandement divin ce n’est pas faire violence à ma petite volonté, ou brimer mes envies de liberté, mais c’est entrer paisiblement, soutenu par la grâce, dans les vues, dans la sagesse du Créateur et Rédempteur de toutes choses. Ce n’est pas « ma liberté contre celle de Dieu », mais bien « ma liberté dans celle de Dieu ». C’est ainsi que nous serons des vertébrés de la grâce, que nous serons capables de nous tenir debout !

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