Homélie du 4 avril 2010 - Jour de Pâques

Le tombeau vide

par

fr. Augustin Laffay

Cette nuit, à la porte de cette église, nous avions tous les yeux fixés sur la flamme du cierge pascal. Accompagnés de ce signe fragile qui vacillait sous les giboulées d’avril nous avons pénétré rassurés dans ce lieu, comme les Hébreux avaient traversé la Mer rouge guidés par la colonne de nuée. De nuit, vous l’avez remarqué, on voit de loin un point brillant et on s’y accroche. Cette petite flamme a suffi à notre joie. C’est en la voyant que nous avons chanté «Alleluia»! Nous avons su, en effet, que la nuit de la mort et du péché avait été vaincue par la lumière.

L’aurore est venue. La lumière du cierge pascal brille toujours mais elle ne produit plus le même effet. Elle est maintenant cachée dans la lumière du grand jour. Le signe de cette nuit ne suffit plus. Il n’est pas plus discernable que les étoiles ne sont visibles en plein jour. Alors, Frères et Sœurs: notre joie de cette nuit était-elle une illusion ou bien quelque chose de neuf a-t-il vraiment eu lieu?

Pour répondre à cette question, il faut chercher dans les Écritures les signes que le Seigneur dévoile au jour de la Résurrection. Saint Jean en livre deux dans le récit que nous venons d’entendre:

La pierre a été roulée; le tombeau est vide: 1er signe;

Les linges qui avaient enveloppé le corps gisent à terre, le suaire qui avait recouvert la tête de Jésus est roulé à part: 2e signe.

Si le signe de cette nuit était de feu, le signe de ce jour est donc de pierre et de tissu. C’est en entrant dans le tombeau, en voyant les linges abandonnés que le deuxième disciple «vit et crut». Je m’en tiendrai aujourd’hui au premier signe – le tombeau vide – mais je vous invite à méditer aussi le sens de ces linges mortuaires devenus inutiles.

Regardons de plus près ce sépulcre vide. Il est en effet la pierre d’achoppement entre les chrétiens et le monde. Commençons par reprendre l’affaire du tombeau à ses débuts. Vendredi, veille du sabbat, Pilate avait une telle hâte de clore le dossier Jésus qu’il a donné à Nicodème toutes les permissions nécessaires pour réaliser l’enterrement du Crucifié au plus tôt. Aussi Jésus a reçu une sépulture de grand standing avec tombeau neuf et jardin privatif. Qu’on ne s’y trompe pas. De tels honneurs funéraires n’ont été concédés à ce défunt que parce qu’il est défunt et pour qu’il le reste. Qu’il ne revienne pas inquiéter les hommes avec sa parole de feu! C’est le souci de Pilate et des chefs des juifs. On ne désirait pas l’honorer; on voulait seulement s’en débarrasser. Pour la police juive et l’armée romaine, tout se termine donc bien: après une mort indigne, Jésus hérite d’une tombe des plus dignes; que ses proches disent merci et qu’il y reste.

Seulement voilà: au matin de Pâques, Marie de Magdala la première, mais aussi les soldats du poste de garde, et puis Pierre et l’autre disciple et encore les chefs du peuple constatent que ce tombeau est vide. Et depuis vingt siècles on ne cesse de faire le même constat: le cadavre de Jésus n’est plus là où on l’avait déposé. C’est tout de même troublant. Et ce trouble explique que les grands magazines des pays occidentaux consacrent une ou deux fois par an des numéros spéciaux à Jésus et au christianisme. Ces dossiers établis par des pseudo-spécialistes ont un but précis: prouver que le cadavre de Jésus ne bouge plus, neutraliser la Résurrection. Car une fois établi le constat du tombeau vide, les hommes se divisent: pour les uns, le Christ est mort mais on ne sait pas où on l’a mis; pour les autres, il est sorti de la tombe parce qu’il est vivant. La première hypothèse serait crédible s’il y avait quelque part des traces de ce fameux cadavre. Elle serait crédible si le tombeau n’avait été gardé par les ennemis de Jésus et s’il n’y avait eu cette intervention rapportée par saint Matthieu: les grands prêtres «donnèrent aux soldats une forte somme d’argent, avec cette consigne: ‘Vous direz ceci: Ses disciples sont venus le dérober tandis que nous dormions.’» (Mt 28, 13). Reste alors la deuxième hypothèse: Jésus est vivant. Mais cela c’est fou! Oui, c’est évangéliquement fou c’est-à-dire que cela repose sur un acte de foi! Un mort, un vrai mort est donc revenu à la vie. Aujourd’hui encore – 4 avril 2010 – il est vivant, aussi vivant qu’il était il y a 20 siècles, aussi vivant qu’il le demeure dans les siècles des siècles.

Comprenez bien: le tombeau vide ne prouve pas la résurrection mais il en établit la possibilité. Si ça n’avait pas été le cas, la question ne se poserait même pas. Or jamais au grand jamais dans l’histoire on n’a prétendu retrouver le squelette de Jésus. Les seules reliques qu’il nous ait laissées sont d’un genre très spécial: sa Parole vivante, les sacrements, l’Église qui est son corps.

Pour le disciple qui accompagnait Pierre, le signe du tombeau vide a suffi: «Il vit et il crut.» Pour Marie de Magdala, pour Pierre et les autres apôtres, pour les disciples d’Emmaüs, une rencontre personnelle avec le Ressuscité a été de surcroît nécessaire afin de déchiffrer le signe du tombeau vide et de poser l’acte de foi en la Résurrection. Quoiqu’il en soit pour eux tous, leur vie en a été changée; quoiqu’il en soit pour nous, notre vie doit en être changée.

Car la résurrection du Christ appelle notre foi. Elle en est le cœur. «La foi des chrétiens est la résurrection du Christ» disait saint Augustin. Même les païens, même les athées, mêmes les agnostiques croient que Jésus est mort. Seuls les chrétiens croient qu’il est également ressuscité et l’on n’est pas chrétien si l’on n’y croit pas. En ressuscitant des morts son Fils bien aimé, c’est en effet comme si Dieu donnait son aval à l’œuvre du Christ, comme s’il y imprimait son sceau. Dieu «a offert à tous les hommes une garantie en le ressuscitant des morts» (Ac 17, 31).

Ce qui est vrai de la personne de Jésus-Christ est vrai du Christ total, c’est-à-dire du Christ uni à son Église, uni à chacun d’entre nous, les membres de son Église. Les médias ne se privent pas d’annoncer régulièrement la fin de l’Église, la mort de l’Église. On aimerait la voir embaumée dans son cercueil, bien sage au fond de sa boîte après avoir été livrée aux médecins légistes de l’histoire. Muséifiée, au fond, on l’aime bien. Quand elle voisine avec des dinosaures empaillés, l’Église n’est pas gênante pour un sou! Que ce serait confortable pour «le monde» si le christianisme était dans l’état de la religion de l’Égypte ancienne, un simple vestige, une trace archéologique! C’est une source inépuisable de reportages pour Arte! Le problème c’est que le Christ total ne se laisse pas faire davantage que Jésus-Christ. L’Église ne reste pas à l’état de cadavre dans la boîte en sapin où on lui demande de se tenir. Elle n’y reste pas parce qu’elle vit: la charité la presse, spécialement en ses membres les plus vivants, les saints.

Vous allez me dire que des clercs, des pasteurs de l’Église ont eu des comportements gravement scandaleux. Les médias ne cessent d’en livrer la révélation. Si c’est cela, la vie de l’Église! Je réponds deux choses à cela.

En premier lieu, si des clercs ont eu des comportements scandaleux, ce n’est pas parce qu’ils étaient disciples du Christ ressuscité, c’est parce qu’ils ne l’ont pas été assez. Les membres de l’Église doivent bien entendu se convertir: pas seulement le pape, pas seulement les évêques, pas seulement les prêtres et les diacres, mais vous aussi, moi aussi. Nous devons nous convertir pour vivre plus parfaitement les exigences de la vie chrétienne, pour vivre en frères et sœurs du Ressuscité.

En second lieu, j’attire votre attention sur le fait qu’à partir de ces accusations, parfois justifiées, une campagne médiatique d’une intensité invraisemblable s’est ouverte pour demander à l’Église de mourir, de rester dans son tombeau. Mais cela, elle ne le peut pas. Animée par l’Esprit Saint, ressuscitée avec le Christ au matin de Pâques, l’Église ne peut mourir. En donnant sa vie, le Christ lui a donné la vie. Malgré le déchaînement des médias, la foi est à l’œuvre, l’espérance s’approfondit et la charité grandit dans l’Église et, je le redis, ce sont les saints qui témoignent le mieux de la vie ecclésiale.

Cette nuit, Quentin et Lianna ont reçu les sacrements de l’initiation chrétienne. Ce matin un nouveau baptême témoigne du fait que le Christ est vivant, que l’Église est vivante et que des hommes et des femmes la sollicitent chaque jour pour bénéficier de la vie éternelle. Ceux qui viennent d’être baptisés ont compris que le tombeau était vide parce que le Seigneur était vivant. Ils marchent maintenant à sa suite. En les accompagnant, chantons avec eux, chantons avec l’Église tout entière «Amen! Alleluia!»