Jésus attablé en joyeuse compagnie, Jésus parmi les invités à un mariage : même pour ceux qui ont vu, au musée du Louvre, le chef-d’œuvre de Véronèse, le sujet est un peu surprenant, n’est-ce pas ? De fait, c’est le seul récit du Nouveau Testament qui montre le Seigneur dans de telles circonstances, et on pourrait se demander : en tant que célibataire, était-il à sa place dans ce genre de réjouissances ? En tant que maître religieux, n’avait-il pas des choses plus importantes à faire ?
On peut aussi être surpris que le quatrième Évangile nous raconte en détail ce miracle insolite : des serviteurs qui obéissent sans comprendre, du bon vin qui soudain coule à flots, un maître du repas ravi de la tournure des événements, félicitant un marié qui, lui non plus, n’y est pour rien ! Comme dira un poète : « D’où vint le vin qui réjouit nos coupes, miracle inaperçu dans le bruit du festin »…
Mais le récit s’achève par une phrase solennelle : Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. Ainsi l’Évangile passe, en quelques lignes, des plaisirs de la table à la gloire du Sauveur. De ce qu’il y a de plus ordinaire et humain à ce qu’il y a de plus haut et divin. De l’eau des ablutions au vin de la divinisation. Chaque mot du texte, en vérité, mériterait d’être longuement étudié, mais retenons aujourd’hui la première phrase : Le troisième jour, il y eut un mariage à Cana de Galilée, et la mère de Jésus était là, et relisons-la attentivement.
Le troisième jour : la formule n’est pas anodine. Littéralement, elle renvoie au baptême de Jésus dans le Jourdain qui vient d’être relaté par l’évangéliste, et que nous avons fêté dimanche dernier. C’est l’événement-source, le point de départ de sa mission. C’est là que le Messie a rencontré ses premiers disciples, venus de l’entourage de saint Jean-Baptiste. Ils sont montés avec lui en Galilée, effectivement à trois bons jours de marche, et ils sont présents à Cana, avec Marie, invitée elle aussi, venue de Nazareth qui est à une trentaine de kilomètres. Voilà pour le contexte.
Mais théologiquement, l’expression le troisième jour va beaucoup plus loin : elle nous tourne déjà vers le mystère pascal, qui est le but de la mission du Christ, et dont le miracle de Cana est une prophétie. Cette eau claire qui devient un vin rouge nous fait passer, comme je le disais, du baptême d’eau au baptême de sang, du Jourdain au Golgotha. Dans les eaux du fleuve, Jésus l’Agneau de Dieu a pris sur lui tous les péchés que le peuple y avait laissés, pour les porter jusqu’à la Croix. Et au Golgotha, il sera cet Agneau immolé qui nous offre sa vie pour nous faire entrer dans le Royaume. À l’horizon du miracle de Cana, c’est déjà sa résurrection le troisième jour qui se profile.
Il y eut un mariage. Deuxième détail qu’on pourrait croire anecdotique, mais qui fait sens, aussi bien sur le plan littéral que sur le plan spirituel. D’abord, il nous apprend que Jésus ne méprisait pas ce genre de fête humaine : l’image du repas de noces est tellement fréquente dans les paraboles qu’on peut être sûr que Jésus en avait l’expérience. Il les connaissait, ces festins orientaux qui durent parfois plusieurs jours et où on boit jusqu’à plus soif. À la différence de Jean-Baptiste, ascète rigoureux, le Christ a aimé le vin et les joies de la table. Certains le traitaient même de glouton et d’ivrogne (Mt 11, 19) !
Mais en quoi un repas de mariage peut-il être signe du Royaume des cieux ? La réponse est claire : ce qui fait signe vers le monde divin, dans cet événement humain, c’est l’amour. L’union nuptiale de l’homme et de la femme, de l’époux et de l’épouse, symbolise celle de Dieu et de l’humanité. La Bible voit dans l’alliance conjugale un symbole sacré : L’homme s’attachera à sa femme, et les deux ne feront qu’une seule chair : ce mystère est de grande portée, je veux dire qu’il s’applique au Christ et à l’Église (Ep 5, 31-32), dit saint Paul. Si nous nous demandons à quel moment Jésus a institué le sacrement du mariage, nous pouvons penser que c’est à Cana, par sa présence en ce lieu et ce jour-là. Et si nous nous disons : ils ont quand même eu de la chance, les mariés de Cana, d’avoir le Christ à leur table le jour de leur mariage, disons-nous qu’à chaque fois qu’est célébré ce sacrement, le Seigneur est présent. De l’union sainte et heureuse entre l’homme et la femme, il fait un lieu de révélation.
Enfin, la mère de Jésus y était. Elle est là, penchée sur notre humanité, heureuse de nos joies, mais aussi attentive à nos souffrances et à nos pauvretés. Car sur la fête, à ce moment-là, passe une ombre de tristesse. Les amphores sont vides, il n’y a plus de vin, l’ambiance baisse, et la journée pourrait se terminer de façon un peu terne ! Mais Marie se tourne vers son fils. Elle est vraiment la mère du Sauveur, toujours proche de lui et intercédant pour nous. Elle est « notre Dame » à qui nous pouvons confier toutes nos difficultés, comme l’Église le sait et le fait depuis des siècles.
Il est vrai que la réponse de Jésus est un peu déroutante. Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. Repousse-t-il la demande ? Non, car la suite montre qu’il l’a entendue et qu’il y répond. Certes, l’heure ultime de la croix n’est pas encore venue, mais ce moment précis en est une préfiguration. Aussi appelle-t-il sa mère femme, comme il le fera à la croix. Et à sa demande, il opère discrètement le miracle espéré.
La présence de Marie à Cana est donc très significative. Elle nous invite à la prier, c’est-à-dire la prier de prier pour nous, comme nous le faisons à chaque Ave Maria. Quand le vin de la joie manque, quand le feu de l’amour s’éteint, quand le bonheur d’être ensemble est menacé, confions-nous à Marie. Faites tout ce qu’il vous dira : faisons-le donc, même sans comprendre. Dans les pauvres jarres de notre vie quotidienne, versons l’eau de notre obéissance. Patientons, persévérons. Et à la fin, soyons-en sûrs, nous goûterons le vin du Royaume.
Ou plutôt, dès aujourd’hui buvons le sang du Christ, approchons-nous de cette coupe sainte. C’est une grande grâce que dans notre paroisse, ce soit possible — je le dis plus spécialement pour les nouveaux parmi nous, et je précise : il n’y a pas de conditions spéciales, elle est offerte à tout baptisé. Prenez et buvez-en tous, nous dit le Seigneur. Heureux les invités au banquet des noces de l’Agneau, nous dira le prêtre juste avant la communion. Alors dès aujourd’hui goûtons à ce grand cadeau, pour que la vie de Dieu coule dans nos veines. Amen.