Homélie du 17 avril 2022 - Dimanche du jour de Pâques

Les baptisés sont déboussolés, intrigués et ébouriffés

par

fr. Philippe Jaillot

Avec la messe de ce jour, je voudrais esquisser un portrait spirituel des baptisés. Car c’est une joie de célébrer des baptêmes au jour de Pâques !
Chers parents, Dieu a appelé vos enfants au baptême, pour leur donner la vie éternelle, et vous avez eu la foi de répondre à son appel. Bravo à vous ! Réjouissons-nous pour vos enfants !

L’appel de Dieu est déboussolant. Il est appel à ressusciter, à modifier son regard. Cet appel est déboussolant au sens le plus fort : quand Dieu nous appelle, il change la boussole de nos âmes. Il devient lui-même l’aimant, celui qui aime et il est celui qui attire. Il nous permet de rechercher les réalités d’en-haut. Il nous fait penser aux réalités d’en-haut, combattre pour avoir la vie en Dieu. Il nous tourne vers la vérité tout entière, nous qui nous compromettons en marchant trop souvent à ras du sol et au gré du vent. Nous qui relativisons le bonheur en disant : « À chacun sa vérité. »
La boussole de nos âmes était tournée vers le péché originel, mais le Christ la tourne vers la vraie vie, pour que nous avancions main dans la main avec Dieu. Parents, parrains et marraines, il vous reviendra de veiller à ce que Colette et Margot ne lâchent pas la main de Dieu. Ou alors, il vous faudra essayer qu’elles la reprennent lorsqu’elles l’auront lâchée.
Et lorsque nous nous complaisons dans l’obscurité, nous ne savons plus consulter la boussole de notre âme. Mais le Seigneur Dieu nous illumine. C’est une grâce que produit le baptême. Ne reste pas dans l’obscurité, mais viens à la lumière, nous dit Jésus, lui qui s’est montré lumière dans la nuit par la flamme de ce cierge pascal.

Le récit que nous lisions est plutôt intrigant. Je veux dire, ici, qu’il suscite la curiosité, et qu’il nous transforme un peu en détectives qui mènent l’enquête. J’en ai fait l’expérience en le lisant avec plusieurs hôtes du couvent qui étaient en retraite tous ces jours derniers. Tant de questions sont venues !
Quel est le rôle de Marie de Magdala ? La première à découvrir qu’il se passe quelque chose, c’est une femme, mais elle ne ressemble, ici, qu’à un faire-valoir des deux hommes qui viennent derrière, les disciples qu’elle va prévenir. Notez que dans ce récit, ils réagissent tout de suite à ses paroles, sans broncher, sans contester. Quand elle arrive, le quatrième évangile est le seul à dire que c’est le matin, mais encore dans les ténèbres. Faut-il entendre qu’il fait nuit dehors, ou qu’il fait nuit dans le cœur de Marie, ou qu’il fait nuit dans le cœur de tous ceux qui ne croient pas encore que le Christ est ressuscité ?
Et les disciples ? Pourquoi Pierre arrive-t-il après l’autre disciple ? Parce qu’il est plus angoissé sur ce qu’il a bien pu se passer au tombeau ? Parce qu’il est plus vieux et qu’il a plus de mal à avancer, il s’essouffle ? Parce que l’autre disciple est non seulement plus jeune mais son amitié pour Jésus lui donne des ailes ? Il faut d’ailleurs voir que cet autre disciple, justement, n’est pas nommé. Il est dit qu’il s’agit du disciple que Jésus aimait. La tradition tient qu’il s’agirait de Jean. Mais parce qu’il est anonyme, plusieurs de ceux avec qui j’ai lu le texte m’ont dit que chacun de nous peut s’identifier à lui. Et l’autre question qui est venue : y a-t-il un des deux disciples qui a une place d’honneur ? Certains disent : c’est Pierre, car l’autre disciple a beau arriver en premier, il attend Pierre. Pourquoi ? Par respect ? Parce que Pierre est le chef des apôtres ? Il est encore reconnu comme tel alors qu’il vient pourtant de renier Jésus pendant sa passion ? Effet de la miséricorde de Dieu qu’endosse tout ami de Jésus. Ou alors c’est par manque d’audace ? L’autre disciple serait trop jeune, et il n’ose pas entrer ne sachant que penser. Ce serait trop étrange, ou trop vertigineux, une histoire de vol de cadavre, selon le compte rendu de Marie de Magdala. C’est un truc extraordinaire comme on n’ose pas y croire, même quand on est un bon ami de Jésus. Ou encore, Jean n’oserait-il pas entrer parce qu’il serait trop respectueux de la loi ? Il ne prend pas le risque d’entrer et de toucher un cadavre, car il serait alors dans une souillure rituelle. La tradition laisse entendre qu’être en contact avec tout ce qui est privé de vie porte atteinte à la vie et éloigne du Dieu vivant. Il n’imagine pas qu’il y a plus de vie que de mort, dans ce tombeau. Mais a contrario, il est dit explicitement de cet autre disciple « qu’il vit et il crut ». De lui, nous sommes sûrs qu’il a cru en la résurrection. De Simon-Pierre, ce n’est pas dit explicitement. En revanche, Simon-Pierre, lui, va entrer dans le tombeau. Et nous aimerions avoir cette audace d’entrer là où fut la mort pour pouvoir naître à la vie. Laisser Jésus être enterré en nous pour qu’il revive en nous. Pierre semble tranquille. Alors c’est à lui qu’est le beau rôle ? Le texte ne dit pas explicitement qu’il crut, mais il ne dit pas le contraire. On peut même noter que les trois vont regarder le tombeau. Mais pour Marie de Magdala et pour l’autre disciple, le verbe utilisé pourrait se traduire par : apercevoir. Un regard en passant. Sans trop s’arrêter. Tandis que pour Pierre, le verbe laisse entendre un regard qui approfondit. Il contemple, ou bien il porte un regard qui cherche. Est-il contemplatif ou détective ? Ses yeux mettent-ils son cœur en recherche ? Son cœur cherche-t-il de quoi fortifier sa foi au Christ ressuscité ? Ou au contraire, il fait un inventaire froid de la situation et il analyse le lieu comme un sceptique ?
Quant au lieu, justement : l’auteur de l’Évangile veut-il prouver que personne ne pourra soutenir la thèse de l’enlèvement du corps ? Car les bandelettes de lin sont là, à plat. Faut-il comprendre qu’elles ont gardé la forme du corps ? Et le suaire qui enveloppait la tête a été roulé et placé plus loin, comme avec méthode. Faut-il déduire que le corps est parti de façon extraordinaire ? Certains disent : il y a des points communs avec Lazare, que Jésus avait ressuscité. Les bandes de lin et un suaire. Mais Lazare n’est pas ressuscité de la même façon que Jésus. Il est revenu à la vie terrestre, et garde ses bandelettes comme liens. Tandis que la résurrection de Jésus est une résurrection à la vie nouvelle, à la vie de Dieu, à la vie éternelle qui nous est donnée, à nous tous, à notre baptême.
Oui, ce récit est intrigant. Vous le voyez, avec toutes les questions qu’il suscite à ceux qui le lisent. Intrigant, il nous met en éveil, en curiosité, mais pourvu qu’il éveille notre foi.

Et je terminerai en disant qu’ils sont ébouriffants, ces trois personnages qui gravitent là, autour du tombeau vide. Ébouriffants, cela signifie extraordinaires. Mais aussi, à cause du verbe, cela veut dire qu’ils nous mettent la chevelure dans tous les sens. Ce n’est peut-être pas ce que vous attendiez, au jour de Pâques, si vous voulez être à votre avantage au repas de famille, tout à l’heure. Mais de toute façon, quand on lit la Bible, il faut se préparer à se gratter la tête. Et ici, Marie, Pierre et l’autre disciple nous préparent à une chose qu’ils ont en commun : ils courent et nous feront courir. Ils courent. Je les imagine cheveux au vent. D’ailleurs, un peintre suisse né au XIXe siècle, Eugène Burnand, a représenté ainsi Pierre et l’autre disciple, ébouriffés, en pleine course vers le tombeau.
L’Écriture dit « qu’ils sont beaux, les pieds des messagers qui annoncent la Bonne nouvelle du salut ». Je dirais bien aussi qu’ils sont beaux, les cheveux de ceux qui ont l’audace de courir quand on leur dit que le Seigneur n’est plus dans son tombeau. Désolé pour ceux qui n’ont plus trop de cheveux, mais chez les chrétiens, nous regardons plus encore les cœurs ébouriffés que les cheveux au vent. Ils sont beaux ceux qui espèrent que leur Maître et leur Seigneur est ressuscité. Ils sont beaux les visages échevelés et les cœurs dilatés de ceux qui se mettent en marche, et même ceux qui entrent dans la course vers la vie éternelle qui leur est donnée par la mort et la résurrection du Seigneur.

Voilà ce que sont les baptisés. Voilà une partie du programme de vos enfants qui vont être baptisés.

Les baptisés sont déboussolés : grâce à la passion et à la résurrection du Christ, ils vont trouver une nouvelle boussole. Ils vont être orientés vers la vie de Dieu et quitter ce qui nous enfonce dans la vie d’un monde où chacun recherche son propre intérêt et se croit maître de sa vie, maître de la vie à la détruire comme bon lui semble, enclin à la guerre quand le Christ ressuscité viendra donner sa paix. Paix nécessaire à l’autre bout du monde, à la porte de l’Europe, et en nos familles ou communautés aussi, et en nous-mêmes.

Les baptisés sont intrigués. Ils sont curieux de connaître les choses de Dieu. Ils aiment lire la Bible. Ils ont besoin d’être formés comme chrétiens, et pour les enfants, de suivre le catéchisme. Ils cherchent à entrer toujours plus dans le mystère de Dieu. Ils posent des questions, cherchent des réponses, et n’ont pas peur de trouver d’autres questions. Ainsi, ils grandissent dans la foi plutôt que de la laisser rouiller.

Et enfin, les baptisés sont ébouriffés. Le regard tendu vers le but, ils courent. Ils courent vers la vie éternelle qui leur est donnée. Ils courent parce qu’ils désirent vivre de Dieu et avec Dieu. Ils courent parce qu’ils veulent croire. Dans leur course, ils rencontrent les sacrements pour mieux courir vers leur sainteté. Ils passeront par l’eucharistie à laquelle ils reviendront, chaque dimanche et plus si affinités comme on l’espère, avec le Seigneur. Dans leur course, ils auront la confirmation : l’Esprit les lancera toujours plus dans la course vers la vie divine. Dans leur course, ils s’arrêteront pour recevoir le pardon de Dieu, pour repartir de plus belle après qu’ils auront reconnu que leur vie était en perte de vitesse, peut-être même en danger, car leur péché alourdissait leur course. Et ils chercheront leur vocation. Ils vont courir vers Dieu qui les appelle à la vie.

Frères et sœurs, parents des « bientôt baptisés », bonne fête de Pâques ! Le Christ est ressuscité !