Homélie du 18 septembre 2011 - 25e DO

Les ouvriers envoyés à la vigne

par

fr. Arnaud Blunat

Voici une parabole qui nous convient bien pour cette rentrée, au moment où nous reprenons nos activités après la période d’été. Mais une parabole a toujours quelque chose de déconcertant, quelque chose qui résiste à notre compréhension. Comment ne pourrait-il pas y avoir de décalage, de discontinuité entre la réalité que nous connaissons et celle du Royaume à venir ? Voici donc un propriétaire qui engage des ouvriers et leur promet de les rétribuer comme il se doit. C’est le propriétaire lui-même qui sort pour embaucher ses ouvriers, mais il revient plusieurs fois dans la journée pour en embaucher de nouveaux. Les derniers se plaignent de ne pas avoir été embauchés, c’est dire qu’ils étaient déjà là depuis un certain temps. Mais ce qui apparaît comme une injustice va être compensé par une rétribution inattendue.

La deuxième partie de la parabole soulève dès lors la question de la justice. Était-il juste que les ouvriers reçoivent le même salaire alors qu’ils n’avaient pas fourni le même travail ? On n’a pas manqué de souligner les incohérences d’une telle gestion et les incompatibilités à transposer les paraboles dans la vie économique que nous connaissons. Dans le Royaume de Dieu, il y a une justice qui n’est pas juste, au sens de la justice économique, laquelle de toute façon ne peut pas être juste. La vraie justice, c’est que Dieu donnera à chacun ce qui lui plaît. Or Dieu ne pourra rien moins donner que son amour, qui est une autre façon de dire que c’est lui-même qui se donnera.

Une chose est sûre : nous sommes tous envoyés à la vigne, pour avoir en partage le fruit de la vigne, mais sous des modalités différentes. Nous sommes tous ces ouvriers sur qui Dieu va compter, mais il donne à chacun des dons différents et il donne surtout la liberté d’en user comme on veut. Les dons sont variés mais c’est la même source qui les produit. La variété des itinéraires de croyants que nous sommes a de quoi nous interroger. Non seulement les itinéraires des uns et des autres à un même moment, mais aussi l’itinéraire que chacun de nous peut parcourir tout au long de sa vie. Les croyants de la première heure peuvent s’essouffler quand ceux qui viennent tout juste d’être engagés vont manifester un bel enthousiasme. Nous avons pu vivre une belle période de foi profonde puis connaître l’épreuve du doute, de la sécheresse spirituelle.

Mais si nous regardons la situation du monde qui nous entoure : nous voyons la foule des ouvriers qui aujourd’hui désertent la vigne, qui ne savent pas à quoi ils servent, nous voyons aussi tous ceux qui n’ont pas été embauchés. Il y a un peu plus de 40 ans, certains disaient que l’Église, c’était dépassé, c’était fini. Il n’y avait plus qu’à vendre la vigne, à mettre la clé sous la porte. Mais d’autres ont tenu bon, contre vents et marées, et ont appelé à nouveau à semer, à moissonner, à vendanger. Rendons grâce à Dieu pour ces vrais prophètes, ces témoins courageux et audacieux, qui à la suite de Jean Paul II, de Benoit XVI, ont enflammé la jeunesse du monde, pour partir sur de nouveaux sentiers d’évangélisation. Malgré bien des zones d’ombres et les inquiétudes du présent, la « vigne – Église » est encore là, appelée à porter de très nombreux fruits pour l’avenir.

Allez à ma vigne, nous dit le Christ ! Mais pour cela, il faut accepter d’être greffés sur lui, comme le dit le chapitre 15 de Saint Jean, accepter de nous laisser émonder, c’est-à dire convertir, pour donner du fruit en abondance. Il nous faut rester en communion les uns avec les autres dans le Christ, pour ne pas nous fourvoyer dans des querelles inutiles et favoriser les divisions ruineuses. Aller à la vigne, c’est vivre inlassablement le commandement de l’amour fraternel, au milieu d’un monde bousculé, désordonné, désorienté, au sein d’une Église divisée par de multiples courants, certains trop tournés vers un passé statufié, d’autres décidés à secouer ce qu’ils considèrent comme des attitudes d’immobilisme. Il est étrange de voir aujourd’hui que la vigne, qui semble bien désaffectée par les ouvriers eux-mêmes, fait l’objet d’un regain d’intérêt de la part de ceux qui se tiennent à l’extérieur. C’est sans doute parce que le fruit de cette vigne recèle des vertus particulières qui peuvent maintenir en vie notre humanité. Il ne faudrait pas que les ouvriers de la vigne par leur négligence ou leur opiniâtreté, gâtent le fruit à venir.

En ce début d’année, soyons ces ouvriers qui seront prêts à repartir dès la première heure, même si la veille, nous avions pu sentir le poids de la fatigue et du découragement. L’Évangile reste un message d’une force incroyable, d’une vitalité sans limite. Le monde ne l’a pas encore découvert. Les chrétiens n’ont pas fini de s’en imprégner pour en témoigner dans tous les domaines de la vie.