Homélie du 19 avril 2009 - 2e DP

Les plaies du Ressuscité

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Les quatre évangiles rapportent des événements vécus jadis, de manière à ce que celui qui entend la proclamation soit concerné. Cet art de la composition est réalisé à la perfection par l’évangile de Jean qui est tout à la fois le plus précis au plan historique et celui où nous pouvons nous reconnaître. En effet, Jean met en scène des personnages réels de manière à ce qu’ils puissent nous représenter. Aujourd’hui, Thomas est la figure du vrai disciple. Si Jean souligne que son nom hébreu signifie jumeau, c’est pour nous inviter à y voir un autre nous-même. En effet, il est nommé une première fois au seuil de la Passion quand il dit accepter de partager la mort de Jésus en montant à Jérusalem (Jn 11, 16). Aujourd’hui, la dernière parole qui lui est adressée par Jésus se rapporte à notre situation: «Heureux ceux qui croient sans avoir vu». Oui, heureux sommes-nous parce que nous avons la foi, nous qui n’avons pas été témoin des apparitions du Christ ressuscité! Plus encore, l’évangile de Jean s’achève par une parfaite confession de foi placée sur les lèvres de Thomas qui est bien la figure du vrai disciple. Il y aurait beaucoup à dire à son propos. Je retiendrai un point, en réponse à une question qui m’a été posée.

Voici quelques semaines, dans un magazine qui joue un rôle important dans les questions de société, l’éditorial traitait des religions monothéistes. L’auteur disait son admiration pour Jésus qui représentait à ses yeux une parfaite figure d’humanité, pour son service de la vérité et de la justice. Il en voyait l’extrême dans son cri sur la croix face à Dieu et même en Dieu. Pourtant, il ajoutait ne pas pouvoir croire à la résurrection, parce que, à ses yeux, la résurrection effacerait le sérieux du combat de Jésus pour la vérité et la justice et enlèverait la profondeur existentielle de la vie humaine devant assumer la douleur de l’existence. Ce rejet repose sur un contresens fait sur le mot résurrection. En effet, pour la foi chrétienne, la résurrection n’est pas une évasion; elle est un accomplissement. La résurrection n’est pas un coup de théâtre qui viendrait tout arranger et tout remettre en place comme si de rien n’était. Non, la résurrection est un acte de Dieu qui n’enlève pas à la vie humaine sa vérité. Par la résurrection ce qu’a vécu Jésus n’est pas aboli, mais tout est transfiguré.

Pour cette raison, dans l’évangile de Jean, la demande de Thomas n’est pas un signe d’infidélité. Thomas aime Jésus à qui il a donné sa vie et il veut que ce soit lui et pas un autre qui soit revenu de la mort. Il demande donc à voir les marques de cet amour inscrites dans le corps de celui qui a donné sa vie par fidélité à la mission que Dieu lui avait confiée. Sa demande est exaucée. Thomas voit celui qu’il aime; Jésus lui montre les marques de la Passion: ses mains clouées à la croix et son côté transpercé. Il voit bien que le Ressuscité est celui qui a souffert. Ceux qui parmi nous ont vécu un deuil le savent bien; ils ne se contentent pas d’une bonne parole, ils désirent la présence de la personne aimée – elle ou lui, et pas son ombre. La résurrection est un accomplissement de la vie.

Si Jésus est transfiguré par la victoire sur la mort et s’il a un corps de lumière et de gloire, ce n’est pas pour fuir la condition humaine, mais pour l’accomplir. Par la résurrection Jésus est présent à tous les hommes; il nous est présent. Certes Jésus ne souffre plus comme aux jours de sa Passion; pourtant, lorsque le Ressuscité rencontra Paul sur le chemin de Damas, il lui dit: «Je suis Jésus que tu persécutes», entendons bien: Jésus souffre dans les membres de son corps, l’humanité dont il a pris la tête pour la conduire à la gloire de la vie de Dieu. La demande de Thomas n’était pas indiscrète: voir les marques du supplice et pouvoir toucher les traces de la souffrance endurée, c’est vouloir rencontrer vraiment celui à qui il avait donné sa vie. Sa demande n’était pas une faute, mais au contraire la marque d’un amour exigeant qui veut la présence.

C’est à bon droit que Jean achève son évangile en plaçant sur les lèvres de Thomas la plus parfaite des confessions de foi. Thomas y donne deux titres à Jésus. Le premier est celui de «Seigneur»; par là il reconnaît qu’il est le Messie glorifié; le second est «mon Dieu», titre qui reconnaît que c’est Dieu lui-même qui est venu partager notre vie et qui l’assume. Si sur la croix Dieu lui-même a éprouvé toutes les souffrances de la persécution, de l’injustice et du martyre, il l’assume encore aujourd’hui. Dieu vit aujourd’hui la souffrance des victimes de la méchanceté humaine et du malheur aveugle. La célébration de Pâques n’est pas une évasion une parenthèse esthétique, mais au contraire un enracinement renouvelé dans le combat pour la justice et pour la vérité, un combat pour la vie.

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