Homélie du 7 avril 2002 - 2e DP

Les plaies du Ressuscité

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Avons-nous pu célébrer les grandes liturgies pascales sans penser à ce qui se passe au Proche Orient? Avons-nous pu lire les textes bibliques qui parlent avec tant de ferveur de Jérusalem, sans penser à ce qui déchire la ville où Jésus a vécu ses derniers jours – car Ramallah n’est rien d’autre qu’un quartier de Jérusalem? Avons-nous pu chanter la victoire de Jésus sur la mort, sans penser qu’elle réalise la promesse faite à Abraham, selon laquelle sa descendance serait source de bénédiction pour toute l’humanité et donc sans être consterné de la violence qui déchire son pays? Aujourd’hui encore, comment ne pas être douloureusement habité par l’image symbolique de l’église de la Nativité à Bethléem cernée par des chars?

1. Si je parle de ceci autrement que dans une furtive intention de prière, ce n’est pas parce que le conflit risque déborder largement hors des frontières d’Israël et de Palestine, mais bien parce que cela touche à la nature même de la foi. En effet, les violences ont pour enjeu la possession d’une terre qui n’a cette importance que parce qu’on la dit promise par Dieu à Abraham et à sa descendance et que parce que sur son territoire se trouvent des lieux saints pour les religions monothéistes rattachées à Abraham, Ismaël, Israël, David et Jésus.

Le conflit manifeste que, contrairement à ce que l’on dit habituellement dans la prédication dominicale, les religions sont source de violence. Toutes! Pour trois raisons.

1. D’abord, si la plupart des conflits n’ont pas une source spécifiquement religieuse, la référence à Dieu les radicalise. La sacralisation des enjeux font que les médiations et les solutions de compromis sont impossibles. Les moyens habituels de négociation et la solution par des concessions mutuelles sont rejetés. La violence est sans merci.

2. En deuxième lieu, il est des causes spécifiquement religieuses, puisque les textes religieux – et la Bible elle-même – appellent à la violence. Les chants de la liturgie pascale ne disent-ils pas que Dieu est un guerrier et qu’il a noyé les Égyptiens dans la Mer Rouge? Les textes du psautier ne disent-ils pas qu’il faut chanter et prier Dieu «en tenant à pleines mains l’épée à deux tranchants»? Oui, il est des textes bibliques dont l’interprétation immédiate et nationaliste est un appel à la guerre sainte et nourrit les guerres de religion.

3. En troisième lieu, le discours religieux est centré sur la notion de sacrifice, acte sanglant censé apaiser la colère de Dieu et procurer le pardon des péchés. Le sang est versé au nom de Dieu.
Oui, pour ces trois raisons, dans les religions, la référence à Dieu, de quelque nom qu’on le nomme, n’est pas source de paix. Oui, aujourd’hui les religions sont source de guerre, non seulement au Proche Orient, mais partout dans le monde, comme on le voit aujourd’hui aux Indes.

Une religion, comme toute réalité humaine a son aspect de lumière, mais elle a aussi son revers de violence. Faut-il pour cela désespérer?

2. En ce deuxième dimanche de Pâques, il nous est montré une issue. Ce qui est offert aux chrétiens c’est de changer leur regard sur Dieu. Oui, changer notre regard sur Dieu et vivre ce qui a été vécu par celui que l’évangile de Jean nous montre comme le vrai disciple, car il prononce la confession de foi la plus haute de toute la Bible.

Il dit en voyant Jésus ressuscité: « mon Seigneur et mon Dieu ». Or que voit-il? Il voit Jésus qui vient à lui. Il est vivant. Il est transfiguré. Que fait Jésus? Il montre à Thomas la marque de la Passion sur son corps. Oui, tel est le Dieu de la révélation chrétienne: celui qui porte dans son corps de gloire les marques de la Passion: le côté frappé du coup de lance, les mains et les pieds percés par les clous.

Ainsi Dieu est-il celui qui, pour l’éternité, porte les marques de la violence des hommes. De la violence subie au nom de Dieu, puisque Jésus a été condamné par les prêtres, les hommes de la Loi et des sacrifices.

Ainsi la foi chrétienne est-elle en rupture avec le Dieu qui aime le sang des sacrifices; elle se sépare du Dieu qu’un philosophe moderne appelle «l’idole monothéiste»: le Dieu des inquisiteurs, de la guerre sainte et des privilèges d’élection divine qui excluent. La foi chrétienne est celle que confesse l’apôtre Thomas; elle lie le croyant au Ressuscité, le Dieu qui vient à lui dans la gloire de la chair transfigurée, avec un corps toujours marqué par la Passion.

3. Nous en avons le symbole dans le cierge pascal. Il se dresse comme la nuée lumineuse guidant le peuple à travers son exode; il se dresse comme une lumière pour trouer la nuit de l’ignorance et de la haine; il est debout comme le ressuscité qui s’est levé d’entre les morts. Mais il porte, outre le chiffre de l’année, notre présent, la marque des plaies portée par le corps crucifié. C’est là et là seul que se trouve le vrai visage de Dieu.

Jésus ressuscité est celui qui nous introduit dans un royaume dont la charte est dite dans les Béatitudes: celle des artisans de paix, celle des cœurs purs qui mettent en œuvre le commandement que Dieu nous donne: «Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés».

Il ose même demander: «Aimez vos ennemis!».