Homélie du 23 mai 2021 - Solennité de Pentecôte

L’Esprit de Pentecôte

par

fr. Renaud Silly

Lorsque l’on apprend à conduire, la mise en garde la plus sérieuse, c’est : vérifiez toujours le niveau d’huile dans le moteur avant un long voyage. Et si par hasard le voyant d’huile s’allume, arrêtez-vous immédiatement. On peut s’abstenir de nourriture pendant des jours voire des semaines. On peut se passer d’eau pendant deux ou trois jours au maximum. Mais on ne peut cesser de respirer au-delà d’une ou deux minutes. De même une voiture ne peut rouler sans huile au-delà de quelques minutes. L’huile, en effet, c’est ce qui rend le mouvement facile. Sans elle, les mouvements sont contraints, pénibles, violents. Ils finissent par tout briser. C’est l’opération même du moteur qui le casse ; les pistons se grippent, le véhicule s’arrête. Les mouvements sont faussés, les vilebrequins se tordent ; un moteur sans huile est non seulement cassé, il est irréparable. Sans huile, un moteur s’autodétruit.
Les événements depuis un an vous ont donné un exemple de ce que risque une société sans huile : un petit virus, et tout se grippe. Écoles et universités ferment. Les chaînes de production des entreprises sont coupées. Nous avons consenti à un contrôle extérieur, à une gestion quantitative des comportements par des règlements impersonnels : fermetures des lieux de vie, entraves au commerce et aux échanges, clôture des musées, des théâtres, même des églises pendant un moment. Distinction peu adéquate entre ce qui serait essentiel et ce qui ne le serait pas. Naissance d’une novlangue laide et administrative, qui disparaîtra espérons-le avant que la recouvre la poussière des dictionnaires. Les règlements s’annulent et se contredisent. Tout le monde souffre, à commencer par ceux qui donnent ces instructions sans suite. La société s’arrête, on a le sentiment de vivre moins.

Ce n’est pas seulement la vie en société qui demande que l’on verse de l’huile dans les rouages. Cela vaut en particulier au niveau de chacune de nos personnes. Qu’est-ce donc que la Pentecôte, sinon le moment où Dieu bénit dans l’Esprit Saint le terme vers lequel nous tendons, la marche qui nous y mène et l’huile qui rend les mouvements aisés ? On ne vit pas en se conformant à des lois scientifiques rigides ou inexorables. Par l’Esprit de Pentecôte, Dieu veut faire descendre en nous cette facilité à faire le bien qui rend les gestes souples et élégants. Notre corps est composé en grande partie d’eau. C’est vrai, mais l’eau s’y trouve sous forme de masses. Mais il y a aussi beaucoup d’huile dans notre corps — et pas seulement la graisse qui vient de trop manger ! Et surtout, l’huile se trouve à tous les endroits où il y a jointure, communication, l’huile forme une très fine couche entourant nos cellules, permettant aux aliments d’y entrer et empêchant les impuretés de s’y introduire. L’huile est dans les ligaments, c’est par elle que les danseurs nous émerveillent, que le violoniste ajuste exactement l’extension de son doigt sur la corde pour en tirer un son harmonieux, que notre organiste pose son doigt sur la touche avec la pression qui convient exactement à la note voulue. L’huile c’est ce qui rend le mouvement précis, exact. C’est par elle que le tireur à l’arc envoie sa flèche en plein dans le mille. À l’inverse, aucun règlement imposé du dehors ne vous fera jamais atteindre la cible. Par l’huile, enfin, les lutteurs se mesurent l’un à l’autre sans se déchirer. Avec l’huile, même le combat devient un jeu — une occasion de se mesurer l’un à l’autre, et donc d’entrer en relation les uns avec les autres de manière qui fortifie et unit en même temps.

L’huile rend faciles les changements. Elle facilite ainsi la croissance, qui est une forme de changement. Il n’y a rien qui donne plus envie de grandir que le désir de la beauté : la magie d’une fleur qui éclot, est-ce que ce n’est pas justement de nous montrer la plante comme attirée par la beauté à dévoiler ? La fleur nous donne l’impression qu’elle a toujours été là, en cela elle imite l’éternité. Mais elle nous charme aussi comme un devenir qui cherchait à être fleur. Pourquoi Dieu, qui est éternel, a-t-il institué le devenir, sinon pour laisser à la beauté le temps d’apparaître ? Au baptême et à la confirmation, l’onction d’huile est conférée sur le front parce que le front est le lieu où se donne à voir la pudeur : lorsque l’on a honte, le front rougit. La beauté que confère l’Esprit Saint, c’est celle que l’on peut voir sur le visage de certaines personnes âgées qui portent sur leur visage une vie de vertu ; par une multitude de rides qui sont comme autant de sourires. Nous ne sommes pas seulement des êtres humains, mais des humains en devenir. Vivre, c’est changer, être parfait, c’est avoir changé de nombreuses fois. L’Esprit de Pentecôte bénit, inspire et guide notre capacité à devenir ce que nous sommes.

À la messe de vigile, les lectures insistaient sur ce que cette capacité à changer pour aller vers le meilleur et vers le beau a de grisant et aussi d’inquiétant : vertige des hommes de Babel, qui découvrent en s’unissant leur capacité à conjuguer leurs forces et à entreprendre des œuvres sublimes qui dépassent la somme de leurs individualités ; frémissements d’une création grosse de potentialités multiples, « dans les douleurs de l’enfantement ». Et lorsque Jésus promet l’Esprit Saint, il conditionne ce don à son cœur qui doit s’ouvrir et se briser, de douleur et d’amour tout ensemble. Les lectures de la messe du jour en revanche se situent nettement dans l’ambiance de l’Esprit donné. Deux messes, et comme deux modes d’habitation de l’Esprit de Pentecôte : d’une part une tension subjective vers le but, celle qui rend « notre cœur inquiet tant qu’il ne demeure en Dieu », et d’autre part comme l’attraction objectif du bien suprême par lequel nous nous laissons séduire. C’est l’Esprit de Pentecôte lui-même qui inscrit en nous ce but. Ce terme, il est de notre devoir de l’atteindre en progressant librement, par l’effort des dons et les vertus. Mais ce progrès ne peut être qu’individuel. L’Esprit Saint en effet nous guide vers une singularité parfaite. Et celle-ci n’est pas seulement le but à atteindre, mais encore le moyen d’y parvenir. L’Esprit se divise en autant de langues de feu qu’il y a de présents dans le Cénacle. Et pourtant c’est le même feu qui brûle sur les uns et les autres. Il nous faut cuire dans le feu de son Esprit pour devenir le pain céleste. Pensons-y lorsque nous allons recevoir l’Eucharistie en ce jour de Pentecôte, hostie que saint Thomas comparait au « charbon brûlant qui purifie nos lèvres ». Cette farine toute pétrie dans le feu divin, c’est l’humanité du Christ, tête de l’Esprit pour tous ceux qui s’y incorporent librement.