Homélie du 4 août 2019 - 18e Dimanche du T.O.

L’homme riche

par

Daniel Vigne

Et voilà. « Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même » (Luc 12, 20). La morale de l’histoire est frappante, tranchante et même tragique. Mais l’histoire elle-même, avouons-le, a quelque chose de comique, et, pour bien faire passer le message, Jésus ne craint pas de forcer un peu le trait. Nous l’avons tous devant les yeux, ce gros propriétaire, avec du blé à ne plus savoir qu’en faire. Il a tellement fait fortune que son seul petit problème, c’est de savoir comment et où engranger son trésor. Alors, qu’à cela ne tienne, il va démolir ses greniers pour en construire de plus grands. Il va s’acheter un coffre-fort géant. C’est Picsou sur son tas de dollars, riche à milliards. « Et maintenant mange, bois, jouis de la vie ! », se dit-il en se tapant la panse. Mais voilà, sa réussite est si énorme, si insolente, qu’on attend la suite, et elle ne tarde pas.

« – Insensé, lui dit Dieu, tu vas mourir cette nuit ! Ton capital, tu ne l’emporteras pas au paradis, et tout ce que tu as accumulé, qui l’aura ? Le fisc, peut-être ? Ou bien ton fils, qui va le dilapider ? Ou bien tes fils, qui vont se le disputer ? » Et devant la question, voilà le richissime propriétaire redevenu un petit homme comme tout le monde. Tout à coup le ballon de sa fortune se dégonfle, se ratatine. On l’imagine déconcerté, désemparé, s’écriant comme l’avare de Molière : « Ma cassette, ma cassette !», et on ne sait plus trop si sa situation nous fait rire ou nous fait pitié. Oui, cette parabole est tragi-comique, comme beaucoup d’aspects de notre condition humaine, et elle les éclaire puissamment.

Car ce qui nous fait sourire chez ce propriétaire, c’est qu’au fond, il nous ressemble. Nous nous reconnaissons dans cette caricature. Certes, personne ici n’est milliardaire, mais qui d’entre nous peut dire qu’il échappe au désir d’amasser, de posséder, d’engranger ? Pas forcément du blé, au propre ou au figuré, pas forcément des comptes en banque, encore que nous surveillons tous notre petit pécule. Mais il n’est pas difficile de reconnaître que nous sommes tous habités par le désir d’avoir, d’avoir encore, d’avoir toujours. Quoi ? Pas seulement de l’argent, qui au fond n’est qu’un symbole, mais tant de choses qui mobilisent nos appétits, notre énergie, notre vie. Avoir un métier, une fonction, une famille, une maison, une réputation, avoir de quoi faire voir que nous existons… Ou, sous une forme plus subtile, pour un intellectuel par exemple, avoir des diplômes et des titres, une bibliographie fournie, une œuvre qu’il laissera à la postérité… Insensé, dira Dieu à celui-là aussi dont le trésor était peut-être une bibliothèque. Sans parler du politicien, de l’homme de pouvoir, hanté par l’image qu’il doit donner, l’image de quelqu’un de sûr de lui, ayant réponse à tout: son trésor à lui, c’est sa notoriété, qu’il peut perdre très vite, ce pour quoi il lui faut constamment la renflouer. Mais un jour ou l’autre, lui aussi, on l’oubliera…

« Vanité des vanités, tout est vanité » : déjà cette phrase de l’Ecclésiaste était tragi-comique, et c’est avec un léger sourire qu’il faudrait la dire, plutôt qu’avec trop de sérieux. Tant de choses soi-disant importantes aujourd’hui seront complètement oubliées demain ! Il est vrai qu’avec l’âge, la sagesse venant, nous prenons mieux conscience du caractère éphémère, volatile et un peu dérisoire de beaucoup de nos grandes affaires. Nous savons mieux, de jour en jour, que nous-mêmes sommes de passage sur terre, et qu’il est vain de se croire indestructible. Les cimetières, dit le proverbe, sont pleins de gens irremplaçables…

Mais maintenant, allons plus loin que ce constat un peu amer. Dépassons à la fois le comique et le tragique de la parabole, pour mieux comprendre son sens spirituel. Relisons la fin : « Et voilà, dit Jésus, ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu de s’enrichir en vue de Dieu. » Voici la précision qui éclaire tout. Voici ce que Qohélet, dans sa bonne vieille sagesse, omettait de dire. C’est que nous avons, mes frères, un trésor, un vrai. C’est que nous pouvons thésauriser, pour de bon et pour l’éternité. Nous pouvons être riches, plus que riches, plus que super-riches, comment ? En vivant tout « en vue de Dieu ». En remplaçant nos vieilles tirelires par un grenier grand comme le ciel. En cessant de raisonner petit, de calculer petit, de nous focaliser sur des petits espoirs, au détriment de la grande espérance.

Cette espérance, elle est notre trésor, qui s’appelle aussi l’Esprit-Saint. C’est notre respiration d’éternité. Oui, le chrétien est celui dont l’horizon n’est pas la mort, n’est pas la tombe, avec tous les drames qui l’entourent (spécialement les problèmes d’héritage, dont le diable se sert souvent pour déchirer les familles ; vous avez vu comment Jésus évite le piège de ce genre de querelles). Le chrétien est celui dont l’horizon est la vie, la vie libre, la vie en Dieu. Le seul Testament qui ne nous divise pas, qui ne nous déçoit pas, qui nous enrichit tous à l’infini, mes frères, c’est celui-là.

Une personne très chère, en l’occurrence ma grand-mère, venait de décéder ; c’était il y a bien des années. Dans ses papiers, j’ai découvert avec surprise un minuscule carnet dans lequel elle notait des pensées, dont celle-ci que je n’ai jamais oubliée : « Que de choses, que de choses, qui ne comblent pas le vide ! Car le vide, c’est les choses, obstacle que tu interposes entre toi et la vie libre. » Belle leçon de vie, n’est-ce pas, et précieux héritage !

Oui, les « choses », l’argent, les nourritures terrestres, les honneurs terrestres, ne combleront jamais le vide et l’insatisfaction chronique qui nous habitent et qui nous rendent parfois très malheureux. Mais la vie libre, celle que le Christ nous offre dans l’Esprit-Saint, nous fait traverser cette existence en vue de Dieu. Nous ne flottons pas sur des petits nuages, mais nous sommes plus légers. Nous ne méprisons rien de ce qui nous passe entre les mains, de ce dont nous devons prendre soin, de notre travail quotidien, mais nous voyons plus loin. Nous ne sommes pas possédés par ce que nous possédons. Nous ne sommes pas prisonniers de notre image, de notre réputation. Nous goûtons à ce que saint Paul appelle notre vie cachée en Dieu, celle de l’homme nouveau, ce feu de joie que même la mort n’éteindra pas. Et quand viendra le moment de tout lâcher, nous ne serons pas abasourdis et effondrés comme le propriétaire de la parabole : nous ouvrirons les bras pour accueillir le trésor total, la vie éternelle. Ainsi soit-il.