Homélie du 15 avril 2012 - 2e DP

L’Incarnation du Christ est faite pour être crue

par

fr. Emmanuel Perrier

On entend souvent que le christianisme est la religion de l’Incarnation. Faut voir! Je ne veux pas dire que c’est faux bien sûr, car le Fils éternel a vraiment pris notre chair. Mais je veux dire que ce n’est pas suffisant pour caractériser notre foi chrétienne. Car il y a deux manières de comprendre le christianisme comme religion de l’Incarnation. Il y a l’Incarnation pour être vue et l’Incarnation pour être crue.

Ce que j’appelle l’Incarnation pour être vue, c’est une manière de réinterpréter le christianisme qui s’est répandue progressivement depuis trois siècles et qui imprègne tellement notre culture aujourd’hui, que nous ne nous en rendons même plus compte. Elle consiste à penser que si Dieu s’est fait chair, c’est pour être vu. Ou, ce qui revient au même, elle consiste à ne s’intéresser au Christ que pour ce qu’il y a à en voir. De l’Évangile, l’Incarnation pour être vue ne retient donc que des évènements qui vont de Bethléem au Golgotha: Jésus naît, Jésus grandit, Jésus prêche et guérit, Jésus monte à Jérusalem, Jésus est supplicié, Jésus meurt. De ces évènements, l’Incarnation pour être vue tire des morales: la simplicité de vie, la miséricorde, la compassion, la parole qui écoute et qui relève, l’amour des ennemis, le pardon, l’habituelle mort injuste de l’innocent. Enfin, forte de ces morales, l’Incarnation pour être vue aboutit à une conclusion: maintenant que l’on a vu, maintenant que l’on a compris, on n’a plus à y revenir. On voit les évènements, on en tire des morales, et on passe à autre chose. Voilà ce qu’est l’Incarnation pour être vue.

Tout cela paraît-il un peu abstrait? Voulez-vous des exemples? J’en ai à la pelle, mais je vais me contenter d’en ramasser quelques uns.

-* La fin de la vie chrétienne après la communion solennelle. On a compris.
-* La vie de Jésus de J. Duquesne, ou le récent reportage télévisé sur l’Église, ou l’émission de France Info du jour de Pâques sur l’historicité du Christ. Jésus ou l’Église seulement pour ce qu’il y a à voir.
-* L’Église, on a vu ce que ça donne: les croisades, les guerres de religion, le fanatisme, la ségrégation des femmes, etc.
-* Je suis de tradition chrétienne, mais je suis attiré aujourd’hui par le bouddhisme, où je retrouve des valeurs auxquelles je suis attaché. J’ai tiré les leçons de morale, et je vais voir ailleurs maintenant.
-* Ce qui est fascinant avec Jésus, c’est sa liberté à l’égard de tous les pouvoirs, des règles de la religion, ou des normes sociales. Ça m’inspire beaucoup.
-* Je n’ai pas besoin d’aller à la Messe pour pratiquer la charité. J’ai compris le message, je peux me débrouiller tout seul.
-* Moi je suis un esprit scientifique, où sont les preuves que Dieu existe? Sous-entendu: moi qui suis un spécialiste des preuves de ce qu’on voit, j’attends la preuve irréfutable. Et je devrais l’avoir puisque Dieu, qui est esprit, s’est fait chair pour être vu. Il n’y a vraiment que dans un monde chrétien que l’on peut trouver des hommes de science qui pensent que Dieu, qui est esprit, devrait être visible par des yeux de chair.

J’en ai gardé un petit dernier pour la fin, parce qu’il va nous aider à comprendre ce qui cloche avec le christianisme de l’Incarnation pour être vue: ce qui m’empêche de croire, c’est de voir le mal dans le monde. Si Dieu existait, cela n’arriverait pas. Il y a quelque chose d’énorme dans cette petite phrase si souvent entendue depuis trois siècles. Quelque chose de commun, d’ailleurs, à tous les exemples que je viens de donner. C’est que l’on voit et que l’on ne bouge pas. Comme si on avait réglé un problème: on a vu, on a tiré la morale, on n’y reviendra pas.

Tout le contraire de l’Incarnation pour être crue. Car face à cette présence terrible du mal dans notre monde, l’âme qui voit ne se satisfait pas d’avoir vu. Non, ce ne sont pas des réponses pour l’intelligence qui vont faire cesser le mal dans le monde. Et ce ne sont pas plus tous les efforts humains qui vont faire cesser le mal dans le monde. Alors, qui peut agir sinon toi, Seigneur? Réponds-nous et agis! Montre ta vaillance! L’âme habitée du désir de l’Incarnation pour être crue retrouve ici les accents de toute la prière d’Israël. L’homme devient un cri vers Dieu, sans cesse il reprend les paroles du psalmiste: «Seigneur, entends le cri de ma prière, ne reste pas sourd à mes appels, car c’est toi le Dieu de mon salut». Alors cette âme toute pleine de son désir, lorsqu’elle rencontre Jésus, elle comprend. La réponse de Dieu, elle est là, dans cette incarnation du Fils unique qui va aller jusqu’au tombeau pour briser le pouvoir du mal, pour libérer les captifs de la mort. La Croix n’est pas une réponse intellectuelle de Dieu aux questions intellectuelles de ceux qui ne sont pas décidés à bouger. Elle est la réponse réelle, concrète de Dieu à l’empire du mal pour ceux qui sont prêts à le suivre. À l’empire du mal, Dieu répond en envoyant son Fils: car là où est le Christ, là est le Royaume de Dieu.

Voilà bien la différence entre l’Incarnation pour être vue et l’Incarnation pour être crue: la première voit, tire une morale et elle s’en va. La seconde voit, mais elle voit pour croire, pour croire que le Christ est la réponse de Dieu; plus encore, pour croire que le Christ est Dieu lui-même venu répondre à la détresse de l’homme. Et ceci nous amène à la plus importante différence entre l’Incarnation pour être vue et l’Incarnation pour être crue. L’Incarnation pour être vue, ai-je remarqué plus tôt, ne s’intéresse au Christ que pour ce qu’il y a à voir, et c’est pour cela qu’elle s’arrête au Golgotha. Pour elle, c’est fini, elle peut retourner chez elle, elle a vu ce qu’il y avait à voir. L’Incarnation pour être vue ne comprend rien à la résurrection, qui reste pour elle quelque chose de très abstrait, une belle idée, une croyance religieuse comme on dit pour avoir l’air sérieux aujourd’hui.

Car le Christ ressuscité a ceci de particulier qu’on peut le voir, mais que l’on ne peut le reconnaître sans croire. Si vous reprenez toutes les apparitions qui suivent Pâques, vous remarquerez que les disciples commencent par voir le Christ, mais qu’ils ne le reconnaissent pas. Ils ne le reconnaissent pas jusqu’au moment où leur foi le reconnaît: Marie dit Jésus à Marie-Madeleine, alors elle le reconnut; la fraction du pain pour les disciples d’Emmaüs, alors leurs yeux s’ouvrirent; le miracle des 153 poissons pour les disciples près du rivage, alors Jean dit: «C’est le Seigneur»; «Voici mes mains et mes pieds, regardez c’est bien moi» aux disciples enfermés dans une pièce, alors ils furent pris d’une grande joie en voyant le Seigneur. Et le sommet: «Thomas, avance ton doigt ici, et vois mes mains; avance ta main, et mets-la dans mon côté». Et Thomas, dont les yeux de la foi ont ouvert ses yeux de chair à la présence du Christ ressuscité, dit: «Mon Seigneur et mon Dieu». Alors Jésus lui dit: «Heureux ceux qui croient sans avoir vu». Ce qui fait de Thomas un apôtre, ce n’est pas qu’il cherche à voir pour voir, mais à voir pour croire. Quand on dit: Moi, je suis comme saint Thomas, je demande à voir, la méprise est énorme. On pense que Thomas appartient au monde de l’Incarnation pour être vue, qu’il demande à voir pour voir, alors qu’il demande à voir pour croire. Est c’est ce qui fait sa joie. Le signe que l’on appartient à la foi chrétienne, que l’on appartient à l’Incarnation pour être crue, c’est que la résurrection nous remplit de paix et de joie.

Voilà, frères et sœurs, le cœur du christianisme. Voilà la religion de l’Incarnation pour être crue: si le Fils de Dieu s’est fait homme, ce n’est pas pour que nous restions dans notre fauteuil, mais pour que nous le suivions là où il remonte, c’est-à-dire auprès du Père. Dans l’Incarnation pour être vue on s’arrête au Golgotha, à ce qu’il y a à voir avec les yeux de chair. Dans l’Incarnation pour être crue, les choses intéressantes commencent à la résurrection, lorsque s’éclaire la raison pour laquelle Jésus nous demandait de croire: seul celui qui croit au Christ pourra le suivre là où il va, c’est-à-dire au Ciel. Saint Paul le résume: «Si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur, et si ton cœur croit que Dieu l’a ressuscité des morts, tu sera sauvé.»