Homélie du 22 juin 2003 - Sacrement du Corps et du Sang du Christ

Manger la chair et boire le sang du Fils de l’homme

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Fin d’année scolaire! Période heureuse de rencontres et de repas de fin d’année où nous goûtons le bonheur de partager le pain, le vin et surtout la parole et le bonheur d’être ensemble. Cette activité est eucharistique, puisque nous voici, selon les termes de la prière eucharistique, réunis pour partager «le pain de la vie» et «la coupe du royaume». Il est heureux en effet que nous soyons ensemble aujourd’hui pour ce partage. Mais en disant la joie du partage, est-ce que je n’oublie pas le plus difficile? Est-ce que je ne passe pas sous silence le plus important? Ne sommes-nous pas rassemblés maintenant pour manger la chair et boire le sang de Jésus-Christ? Osons entendre de manière non habituée l’extrême audace qu’il y a à mettre en pratique la parole de Jésus «manger la chair et boire le sang du Fils de l’homme»!

Les paroles au centre de notre eucharistie sont scandaleuses quand on les entend dans leur pleine force; elles suscitent l’horreur: «Un homme peut-il donner sa chair à manger et son sang à boire?». Pourtant les paroles de Jésus sont sans équivoque: «Ceci est mon corps, mangez en tous! Ceci est mon sang, buvez en tous». Donc nous voici là pour manger la chair et boire le sang d’un homme! C’est tout autre chose qu’une fête de fin d’année ou une cérémonie religieuse. Sommes-nous des cannibales? Non, bien sûr, car la messe est un sacrement, c’est-à-dire un signe. Saint Thomas ne dit-il pas que si une souris mange une hostie du tabernacle, elle ne grignote que du pain? Mais cela n’évacue pas la difficulté de l’ordre reçu de Jésus : «Ceci est mon corps, mangez en tous! Ceci est mon sang, buvez en tous!» Il s’agit bien de manger et de boire chair et sang d’homme dans la mémoire d’un supplice et d’une mise à mort.

Osons donc voir que le plus effrayant est là. Il nous est demandé d’y prendre part.

L’ordre du Christ («faites ceci en mémoire de moi») et sa présence réelle nous invitent à creuser au plus profond de nous et à oser voir le fond obscur et noir de l’humanité dont nous sommes.

Qu’y a-t-il au fond de l’homme? Une fureur primitive tissée de l’angoisse d’avoir été jeté au monde, confronté à l’exigence de survivre et d’écarter les menaces. Oui, en tous, au fond de notre vouloir vivre habite le goût du meurtre, tapi en nous plus avant que nos misères et nos faiblesses. Oui, l’eucharistie fait voir ce que l’homme fait à l’homme. Au milieu de nous, la croix montre sans équivoque ce qu’est l’horreur du monde présent:

– Voici les massacres et les tortures

– Voici les exilés, les déportés, les affamés,

– Voici la détresse mentale

– La maladie, la vieillesse, l’ultime décrépitude d’hommes et de femmes que l’on a connu vifs, brillants, généreux désormais réduits à n’être qu’objet de soin dans l’hébétude et l’anxiété folle,

– Le désordre, le pouvoir aveugle et fou, le gâchis, la bêtise,

– L’enfer ordinaire des gens normaux, l’enfer de la prostitution, corps torturé et sang versé,

– La mort enfin non comme fin paisible, mais comme corruption.

Tel est le lieu de la présence de celui qui a dit: «Mon corps livré, mon sang versé». Qui a osé dire cela? Il s’appelle lui-même «le Fils de l’homme». C’est celui que Pilate a montré à la foule en disant: «Voici l’homme!»
Pourquoi est-ce que Jésus a choisi de nous donner le sacrement de son corps et de son sang? Par complaisance? Non, mais parce que c’est de ce lieu extrême que Dieu nous prend pour nous mener à partager sa vie. «Ma chair, dit Jésus, est vraie nourriture et mon sang vraie boisson» et il précise: «Celui qui mange ma chair et boit mon sang, je le ressusciterai au dernier jour».

Telle est l’eucharistie: elle est l’échelle plantée au plus bas, au lieu de la plus profonde humiliation, du plus grand désespoir et de l’extrême cruauté; elle se dresse jusqu’au cœur de Dieu. Elle joint la terre et le ciel.
En donnant sa chair et son sang comme nourriture et boisson, Jésus se donne. Il ne se donne pas en récompense, mais en sauveur. Comme jadis la manne pour que le peuple élu traverse le désert, l’eucharistie est donnée pour que la vie de l’animal humain soit métamorphosée en vie d’enfant de Dieu. Et si ce don à pris cette forme extrême, c’est pour que personne ne soit exclu de la voie, de la vérité et de la vie et qu’ainsi se réalise ce qui fait la substance de l’eucharistie : l’amour, l’amour vécu dans la communion.
Car le corps livré, le sang versé sont le moyen d’établir une vraie communion dans la vie que Dieu donne: «mon corps livré pour vous, mon sang versé pour vous». Ce « pour vous, pour nous, pour moi, pour toi » est une parole dite à chacun de nous. En se donnant chair et sang, Dieu nous dit:

Tu es ma fille, mon fils, tu n’es pas fait pour la mort.

En toi demeure l’insaisissable don que rien ni personne ne détruira, pas même toi.
_ Vivre t’es possible,
_ Tu es aimé – tu peux aimer, le désir du désir de vivre et d’aimer suffit,
_ Tu es grand en ta douleur, ton humiliation, ta bassesse même,
_ Tu viens de loin, mais à toi le grand chemin, la vérité encore inconnue,

Commence maintenant de vivre, il n’est jamais trop tard, il n’est pas d’homme condamné.

Oui, la substance, le cœur, le feu qui brûle dans l’eucharistie, c’est l’amour. Cet amour fait de la chair et sang le lieu de la vie éternelle.