Homélie du 10 juillet 2022 - 14e Dimanche du T. O.

« Mangez et buvez ce que l’on vous sert »

par

 

La liturgie de ce premier dimanche de juillet a quelque chose de réjouissant : elle rejoint les paysages que nous pouvons admirer dans nos campagnes, où les moissons sont déjà bien avancées.

J’ose une image moins bucolique : les textes d’aujourd’hui nous offrent aussi comme une publicité pour une marque de céréales. Du bon lait dans la première lecture, extraite du prophète Isaïe ; du bon blé dans l’évangile selon saint Luc.

L’image nous amuse peut-être, nous autres Français, qui préférons généralement le pain au petit-déjeuner ; mais chez nos amis anglo-saxons, le bol de céréales arrosé de lait, c’est sacré !

Quoi qu’il en soit de nos habitudes alimentaires, ces textes s’inscrivent bien dans la continuité de ceux que nous avons entendus ces derniers jours, au cours des messes en semaine. L’Évangile — et la Bible dans son ensemble — recourt sans cesse aux scènes de repas et au motif de la nourriture. La liturgie de la messe ne fait pas autre chose, elle qui dresse devant nous sa double table : celle de la Parole, à laquelle nous sommes assis maintenant, et celle de l’Eucharistie, à laquelle nous irons nous présenter bientôt.

L’histoire de notre salut, il faut donc s’y faire, passe par la nourriture. Le péché d’Adam porte sur une nourriture, ce n’est pas banal ; et, moins banal encore, la rémission des péchés en Jésus nous est signifiée par une nourriture, le pain de l’Eucharistie : le Corps du Christ. L’orateur chrétien Tertullien, au début du IIIe siècle, à Carthage, disait que « la chair est l’axe, ou le pivot, du salut » (caro cardo salutis) ; on pourrait en dire autant de la nourriture.

En nous faisant suivre cet axe, qu’est-ce que Dieu veut nous amener à comprendre, sinon que nous avons besoin d’être nourris. Ce n’est pas une option. Sans nourriture, nous dépérissons : manière de nous rappeler que nous avons besoin de recevoir, jour après jour. « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour… » La vie, nous ne la sécrétons pas ; nous la recevons.

Mais la faim et la soif qui tenaillent le tréfonds de l’homme ne se situent pas tant dans son estomac que dans son cœur : soif d’amour et faim de vérité. Cette soif et cette faim, saint Irénée de Lyon — nous avons célébré sa fête la semaine dernière, et cette année elle a acquis un relief particulier, puisque le pape François a fait de cet évêque du IIe siècle le tout dernier docteur de l’Église — les comparait au lait que les croyants viennent biberonner, comme des nourrissons, à la mamelle de l’Église — la Mère Église. C’est la même image que celle d’Isaïe : « Vous serez nourris de son lait », dit le prophète : le lait que Jérusalem offre au peuple d’Israël et qui n’est autre que la Parole même de Dieu. Irénée, lui, dit que le lait offert par l’Église, c’est le Verbe en personne, la Parole créatrice qui résonne dans les Écritures et qui s’est faite chair en Jésus.

Cette nourriture venue d’au-delà de nous, nous serions bien incapables de la produire. Mais ce qui nous est demandé, ce n’est pas de la produire ; c’est de l’offrir, généreusement.

Quand Jésus envoie ses disciples annoncer l’Évangile comme des moissonneurs, sans doute faut-il être attentif au fait que des moissonneurs n’ont pas le pouvoir de faire pousser et mûrir le blé.

Il ne nous appartient pas non plus de faire « revivre les ossements comme l’herbe reverdit », pour reprendre une autre image champêtre d’Isaïe. La « création nouvelle » dont parle Paul dans la deuxième lecture, ce n’est pas l’homme qui la produit, c’est Dieu.

Alors, le rôle des moissonneurs, quel est-il ? C’est de faire en sorte que ce bon blé ne soit pas perdu, qu’il ne pourrisse pas sur place, mais qu’il soit mis à l’abri de la corruption pour devenir à son tour nourriture ou semence d’une autre récolte à venir.

Bref, Dieu nous sollicite pour que, « par notre humble ministère », comme disent les prières de la liturgie baptismale, l’histoire du salut atteigne sa pleine fécondité, dans les âmes et dans les corps.

Nul doute que l’été nous offrira bien des occasions de passer du temps à table. C’est peut-être le moment de l’élargir. Pourquoi ne pas profiter de ce temps pour faire signe à des voisins, à des collègues, à des paroissiens qu’on ne connaît pas encore. Il n’y a pas de mal à cela : les tables dressées dans nos maisons — c’est l’Évangile d’aujourd’hui qui le dit — offrent un lieu propice à l’annonce de ce « règne de Dieu qui s’est approché de vous ».

À présent, en tout cas, l’Église nous invite à la table du Seigneur. Réjouissons-nous d’y prendre place et allons-y avec reconnaissance.