Homélie du 15 août 2020 - Fête de l'Assomption

Marie transfigurée

par

Daniel Vigne

Frères et sœurs, vous êtes venus à l’église, en ce jour qui n’est pas un dimanche et malgré les inconvénients que nous savons, vous êtes venus fêter l’Assomption de Marie et vous avez bien fait. Vous êtes venus honorer celle que les chrétiens aiment, que les chrétiens vénèrent et prient comme leur mère. Beaucoup d’entre vous, n’est-ce pas, aiment réciter le chapelet, ce merveilleux hommage qui nous fait dire et redire, comme les vagues de la mer se prosternent sur la plage : « Je vous salue, je vous salue Marie… » Et nous voici justement réunis pour faire mémoire d’un mystère de salut : le dernier acte de la vie de la Vierge, son élévation au ciel, son couronnement, son entrée dans la gloire.

Oui, le 15 août est une fête de gloire, la grande fête de ce mois d’été, avec la Transfiguration le 6 août et la fête de Marie Reine dans une semaine, sans oublier bien sûr, surtout dans notre paroisse, la saint Dominique, le 8 août. Grande fête, donc, et pourtant nous savons et devons reconnaître que l’événement que nous fêtons aujourd’hui n’est pas relaté ni même évoqué dans le Nouveau Testament. Rien n’est dit, dans la Bible, de ce qu’est devenue la mère de Jésus après la Pentecôte.

Ce n’est pas par l’Écriture, mais par la Tradition que nous savons qu’elle a accompagné le disciple bien-aimé à Éphèse, où l’on peut visiter la « maison de Marie », un sanctuaire très touchant blotti sur une colline verdoyante. Nous y sommes allés en pèlerinage paroissial il y a quelques années. De là, semble-t-il, Marie est revenue plus tard en Palestine et à Jérusalem, d’où elle a quitté ce monde. Elle s’est éteinte, précisent les traditions, entourée de tous les apôtres miraculeusement rassemblés autour d’elle à ce moment solennel.

Et aujourd’hui dans la Ville Sainte, comme vous le savez sans doute, catholiques et orthodoxes gardent le souvenir de son Assomption, ou Dormition comme on dit en Orient, en deux lieux très proches, en bordure de la vieille ville : près de Gethsémani et sur le mont Sion. Peut-être avez-vous un jour visité ces lieux saints. Souvenez-vous : chez les Grecs, au point le plus bas du jardin des Oliviers, c’est une chapelle souterraine, pleine de parfums d’encens, d’icônes, de lampes à huile suspendues à des œufs d’autruche, sous le signe du mystère. Chez les Latins, plus haut, c’est une vaste église riche de mosaïques, sous le signe de l’or et de la lumière. Deux façons complémentaires de faire mémoire du passage de Marie de la terre vers le ciel.

Mais de nouveau, certains s’interrogeront peut-être : cet événement, se peut-il que les chrétiens l’aient inventé ? Si l’Assomption n’est pas dans les Écritures, s’agit-il d’un élément surajouté, d’une légende apocryphe, ou au mieux, d’un fait secondaire, presque marginal ? Il est vrai, et il faut encore le reconnaître, que dans l’histoire de la liturgie, cette fête n’apparaît que progressivement, à partir du Ve siècle. Il est vrai aussi que dans ce qu’on appelle le développement du dogme, le mystère de l’Assomption n’a fait l’objet d’une définition solennelle et magistérielle qu’en 1950. C’est le dernier dogme proclamé dans l’Église catholique, après celui de l’Immaculée Conception de Marie proclamé un siècle plus tôt, en 1854.

Mais voyez l’harmonie entre les deux : le commencement et la fin de la vie de Marie se répondent, se correspondent. Et malgré des différences d’approche, Orient et Occident chrétiens reconnaissent ensemble ce double mystère. Marie est appelée par la liturgie byzantine « toute-sainte, immaculée, bénie par-dessus tout » (panaghia, achrantos, hypereuloghimenè). Préservée du péché, rachetée par avance, Marie est aussi sauvée de la mort et préservée de toute corruption. Son corps intact, son âme toute sainte, entrent dans la vie.

Et c’est ici qu’en entrant nous-mêmes dans ce mystère, nous pouvons répondre à ceux qui en douteraient : non, ce n’est pas une vérité secondaire ni étrangère à la Révélation. Elle en est l’effet, elle en est le fruit. Frères et sœurs, bien que nous ne soyons pas un dimanche, c’est la joie du dimanche qui nous habite aujourd’hui, c’est le soleil de la Résurrection du Christ. L’Assomption est intimement reliée, totalement solidaire du mystère pascal. Elle est le prolongement de la résurrection de Jésus dans notre humanité.

Marie nous représente, nous disciples du Christ, et nous précède. Elle est celle qui a cru, car Marie a eu la foi : « Oui, bienheureuse celle qui a cru », s’écriait Élisabeth dans l’Évangile que nous venons d’entendre. Elle est celle qui a suivi Jésus, jusqu’à la Croix où elle se tenait debout, « seule au plus haut de la douleur », tendue vers celui qu’elle aimait comme son fils et son Sauveur. Elle est celle qui toute sa vie a accueilli et servi et gardé la Parole : « Qu’il me soit fait selon ta parole », dit-elle. Et Jésus lui-même dira : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. »

Vous l’avez entendu : « Ma mère et mes frères. » Marie est la première à rejoindre Jésus dans un corps glorifié, dans cette élévation de tout son être, âme et corps, auprès du Christ ressuscité. Elle est la première, mais nous la suivrons et nous la rejoindrons. L’Assomption de Marie, dans le sillage de l’Ascension de Jésus, c’est le début de la nôtre. C’est l’assurance et la promesse que nous aussi, le Christ nous prendra dans ses bras, comme on le voit sur l’icône de la fête. Qu’il nous assumera (d’où le mot Assomption), nous unira à lui, nous communiquera sa vie éternelle, et peut-être, si nous l’avons fidèlement servi, nous couronnera avec elle.

Retenez bien : « Ma mère et mes frères. » Ce qui est vrai de l’une est vrai des autres. Nous sommes liés à Marie, nous sommes solidaires d’elle (bonne fête à celles et à ceux qui portent son nom !) Et quand Jésus disait : « Je vais vous préparer une place », il pensait aussi, assurément, à Celle qu’il mettrait à la première place près de lui. Mais à chacun de nous il le redit : « Je vais te préparer une place », comme à Marie. Elle et nous, sa mère et ses frères, sommes inséparables. Son Assomption ne la sépare pas de nous, au contraire : elle nous attire et nous entraîne vers le Ressuscité. Et près de lui elle intercède pour nous, ce qui nous autorise à la prier. Elle est notre Bonne Mère, comme on disait, notre Madone sur terre, en même temps que la Reine des cieux. Dans le Royaume des cieux il faut bien une reine, n’est-ce pas ? Eh bien c’est elle.

Oui, en étant venus dans cette église aujourd’hui, nous savons par la foi que dans ce Royaume nous avons notre place, près de Jésus, avec Marie. Que nous la retrouverons, cette femme bénie entre toutes les femmes, avec tous les hommes et les femmes que Dieu recevra dans son Paradis. Ave, ave, ave Maria ! Non, ce n’est pas un rêve, frères et sœurs, c’est la plus certaine des vérités. Ce n’est pas une invention humaine, mais le cadeau divin, si indignes que nous soyons, qui nous est promis. Ave Maria ! Sainte Mère de Dieu, prie pour nous pauvres pécheurs, et aujourd’hui sois louée et bénie. Amen.

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