Homélie du 1 janvier 2023 - Solennité de Marie Mère de Dieu

Mère de Dieu

par

fr. Renaud Silly

Le concile d’Éphèse en 431 a condamné Nestorius parce qu’il tergiversait sur le titre de Mère de Dieu donné à la Vierge Marie. Il voulait appeler Marie « mère du Christ », ou « mère de l’homme Jésus ». Le concile lui répondit que la relation d’une mère à son fils unit une personne à une personne. Marie ne donne certes pas naissance à la divinité du Christ. Mais elle est unie au Verbe incarné comme une mère à son enfant. En vertu de ce rapport personnel, elle mérite le titre de Mère de Dieu. Accueillant l’exaltation de Marie dans la liesse, le peuple illumina toute la ville et raccompagna les évêques chez eux en les précédant avec des cassolettes d’encens. Cette procession fit date. Pour résoudre une controverse doctrinale, le concile ne faisait pas seulement appel à des passages de la Bible, mais à un volumineux dossier avec des extraits des Pères, saint Athanase, saint Cyprien, saint Ambroise, les Cappadociens… L’Église découvrait que le dépôt sacré de la vérité, non seulement le reçoit-elle, mais encore l’augmente d’une multitude de genres nouveaux. Le titre de Mère de Dieu donné à Marie est audacieux. Il pousse à ses extrêmes limites les possibilités de notre langage, et nous oblige à purifier nos concepts pour qu’ils s’adaptent aux mystères de foi qui les dépassent et qui sont leur norme. Ce dogme illustre à la perfection que l’Église est l’écolière de Dieu, comme Marie que l’Évangile nous décrit en position de disciple : « Elle recueillait tous ces événements et les méditait dans son cœur » (Lc 2, 19). Quand l’Église est-elle féconde, créative ? Quand elle scrute la vérité de la Vierge Marie, où elle contemple la sienne en miroir, quand elle la défend contre l’hérésie, quand son Seigneur lui donne les mots justes pour la dire. Mère de Dieu, c’est un privilège ; dans la bouche des pèlerins d’Éphèse, c’était aussi l’acte fondateur d’une civilisation.

À cette procession où le peuple, si conscient de tout ce qui est en train de commencer, chante la Mère de Dieu à pleins poumons, on peut opposer la translation de la statue de Notre-Dame de Prouilhe, sauvée du désastre révolutionnaire par une moniale expulsée de son monastère, non loin d’ici. Conservée par miracle, cette statue se trouve aujourd’hui dans une église de Castelnaudary, donnée par l’héroïque dominicaine. Au même moment où cette Marguerite Calouin, ci-devant de Tréville, se hâte sur les routes embourbées du Lauragais avec sa précieuse charge, se tient le procès de Louis XVI. Une civilisation s’effondre. À qui se raccrocher alors, sinon à la Vierge puissante ?

Notre Dame de Prouilhe a peu en commun avec les madones attendrissantes montrant une pétulante jeune femme et un bébé joufflu. Elle représente, de façon crédible, la Mère de Dieu, parce que son fils y est vraiment son Dieu. C’est un enfant sur les genoux de sa mère, mais ceux-ci forment un trône où il siège. Il tient dans la main un globe, symbolisant l’univers entier. Il bénit, et la disposition des doigts de sa main suggère la dualité de ses natures et la Trinité des personnes. Cette statue nous projette devant une des facettes les plus méconnues de Noël : à travers la maternité de Marie, Dieu nous a révélé son enfance, non comme un âge de la vie, mais comme une propriété pérenne, inhérente à son être. Dans un beau discours du livre des Proverbes, la Sagesse clame du fond de l’éternité où elle habite, consubstantielle à Dieu, qu’elle est comme un enfant qui joue et danse devant le Seigneur : « J’étais devant lui comme l’enfant chéri, faisant jour après jour ses délices et m’ébattant en sa présence, jouant à la surface de la terre et faisant mes délices parmi les fils des hommes » (Pr 8, 30-31).

Noël ne consiste pas seulement dans l’adoration des bergers, c’est aussi le moment de l’année où on lit le prologue de Jean « le Verbe s’est fait chair […] nous avons vu sa gloire, qu’il tient de son Père comme Fils unique » (Jn 1, 14). L’enfance de Dieu, c’est l’éternelle et tranquille possession de la source de sa gloire, sans crainte de la perdre. En voilà une des meilleures approximations : un enfant qui joue, que rien ne peut déconcentrer même si le monde devait s’écrouler autour de lui, et le sérieux qu’il met à toutes choses, surtout à se divertir.

Le rire des enfants a cet avantage sur celui des adultes qu’il n’est jamais entaché de dérision ou d’ironie. Il est l’expression de la joie pure, il n’a rien du plaisir mauvais dont jouit le moqueur. Jésus exulte, dans son regard, tout est motif de joie, parce que le surgissement de la vie reçue du Père ne cesse de l’inonder. « Je te bénis, Père, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents, et de l’avoir révélé aux tout-petits. » Ce sont des paroles d’enfant, celui que Jésus est resté : il s’est identifié personnellement à cette sagesse rieuse : « La Sagesse a été justifiée en tous ses enfants » (Lc 7, 35).

L’enfance de Dieu nous fait connaître cette joie inaccessible au remord, au regret, au doute. Elle est le visage de ce Dieu souverainement simple. Elle raccroche prophétiquement Jésus à David son ancêtre. Comme la Sagesse éternelle, David dansait devant le Seigneur. Il ne craignait pas de le faire devant les servantes, sans se soucier des esprits chagrins et compassés qui le trouvaient ridicule (2 S 6, 14.20-22). De David, la mémoire pieuse retient aussi le souvenir de l’enfant qui a vaincu le géant Goliath. L’histoire bégaie : la même lutte continue. Cette fois, David est représenté par Jésus son descendant. Et à la place de Goliath, un adversaire autrement redoutable, un géant de l’histoire même s’il était petit ! l’empereur Auguste qui dénombre tous les hommes pour calculer les bases d’imposition et savoir de combien de troupes fraîches il peut disposer pour ses légions. L’histoire de David et Goliath a une saveur mythique. Avec Jésus et Auguste, le mythe s’est dissipé, nous sommes entrés dans un monde réel, celui des puissances assises sur le génie organisateur, la mobilisation des masses, l’intelligence du droit. Mais en face, c’est toujours un enfant qui déjouera leurs plans, comme en se riant. Songez à Jeanne d’Arc, la bergère de Domrémy, dont l’histoire ressemble à celle du roi pasteur de Bethléem, la ville dont le prince est un enfant.

Au musée de Copenhague, on peut voir un curieux tableau ancien, qui représente comme tant d’autres un bel enfant Jésus. Mais celui-ci ne repose pas dans la crèche, ou sur les genoux de sa mère. Il est debout sur un piédestal qui n’est autre qu’une bulle de savon, elle-même posée sur une coquille Saint-Jacques qui flotte à la surface de la mer (tableau de Karel Dujardin, 1663 ; en couverture du Christ imaginaire au XVIIe siècle de Jacques Le Brun [2021]). Et justement, l’enfant Jésus souffle des bulles de savon, plus petites que celle sur laquelle il se tient, mais assez grandes pour que l’on voit le monde s’y refléter en une image éphémère. Aucun évangile, canonique ou apocryphe, ne rapporte cette scène. C’est un Jésus imaginaire, et pourtant il a quelque chose d’authentique. Quand Jésus naît, il s’offre pour toujours à notre adoration dans un état d’enfance. Cherchez dans l’Évangile : jamais le culte rendu à Jésus n’a été aussi explicitement décrit, commandé, guidé, qu’à l’enfant couché dans la crèche. Par la suite, Jésus grandit, Jésus est baptisé, Jésus prêche, Jésus lutte, Jésus meurt, Jésus ressuscite. Pâque signe l’avènement d’un monde nouveau destiné à succéder à l’ancien. Mais Noël demeure : Jésus reste pour toujours l’enfant espiègle. Il se rit de ce monde en le couchant sur des bulles de savon. Et ainsi c’est notre monde qu’il dénonce comme une bulle de savon, enflé de ses grandeurs factices, prêt à éclater au moindre souffle. L’enfance de Jésus est le meilleur antidote contre une incorrecte hiérarchie des valeurs, contre les soins que nous déployons pour des biens qui durent à peine plus que des bulles de savon.

Comme il est difficile d’être simple ! Notre cœur à nous est compliqué. Il recèle nombre de détours tortueux. L’enfance spirituelle se présente à nous comme une voix de perfection pour imiter Dieu. Rien de moins. Puissent ces solennités de Noël qui s’achèvent nous donner l’innocence qui convient pour nous ancrer en Dieu.