Homélie du 7 avril 2023 - Vendredi saint

Mieux que le sacre de Charles III d’Angleterre

par

fr. Timothée Lagabrielle

Pourquoi est-ce en ce jour si tragique de la mort de Jésus que nous avons la plus belle célébration de l’année ? (…ou en tout cas une des plus belles.) Sans doute que, pour l’instant, nous avons surtout senti le côté pesant et dramatique : une grande entrée solennelle et silencieuse dans la pénombre, des rites très dépouillés ; quelque chose de cela va demeurer, mais après la lecture de la Passion et la grande prière universelle (vous vous souvenez : « Prions à genoux !… Levons-nous ! ») nous allons chanter ces pièces si émouvantes, vénérer magnifiquement la Croix, être entraînés dans une célébration triomphale. Pourquoi ? Parce que nous sommes dans une célébration royale. Nous célébrons la manifestation de la royauté du Seigneur Jésus, un peu comme son intronisation. C’est un roi infiniment meilleur que tous les autres et cette célébration surpasse les couronnements de tous les Césars de l’Antiquité, elle surpasse le sacre de Louis XIV et elle surpasse tout ce qui pourra être organisé pour le couronnement de Charles III d’Angleterre.

Jésus est roi. Dans la Passion selon saint Jean que nous allons entendre, vous pourrez constater que c’est l’objet du procès de Jésus : « Es-tu le roi des Juifs ? » C’est la question qui intéresse les différents protagonistes. C’est d’autant plus marquant que, jusqu’à présent, dans l’évangile de saint Jean il n’était quasiment pas question de royauté. Nathanaël avait reconnu en Jésus le roi d’Israël (Jn 1, 49), Jésus a parlé du Royaume de Dieu à Nicodème (Jn 3, 3.5), mais à ces deux occasions ce sont des discussions privées, et même secrètes, ce ne sont pas des paroles publiques de Jésus. Au contraire, quand on a voulu s’emparer de Jésus pour le faire roi (après la multiplication des pains), il s’est enfui (Jn 6, 15). Mais, depuis les Rameaux, il se laisse acclamer comme roi (Jn 12, 13-15). Son heure est venue. Mais c’est dans sa Passion seulement qu’il accepte ce titre car sa Passion nous dévoile le type de royauté qu’il exerce.

Il est bien roi, mais c’est un roi dont le trône est une Croix. Sa royauté n’est pas de ce monde. Il n’est pas roi comme les rois des nations, il n’est pas roi comme les rois de la terre. Son règne n’est pas tonitruant. Il sert plutôt qu’il n’est servi. Il souffre injustement plutôt qu’il ne fait souffrir. Dans sa Passion, Jésus nous montre l’homme des Béatitudes : il est affligé, affamé et assoiffé de la justice jusqu’à en être persécuté, doux, miséricordieux, il a le cœur pur… Voilà le type de roi qu’il est.

Dans cette célébration, nous allons nous prosterner devant Jésus crucifié, nous allons lui présenter notre hommage. Pour les frères, ça sera particulièrement solennel, mais tous nous pourrons nous approcher de lui et nous incliner devant lui, aller jusqu’à embrasser le crucifié. Nous allons prendre le temps de le faire chacun. En le faisant, nous disons qu’il est roi et que nous sommes ses sujets, nous disons qu’il est notre roi. En acclamant la Croix par nos chants, nous acclamons notre roi crucifié pour nous.

Cette Croix est le signe de rassemblement des chrétiens, le signe propre du christianisme. Elle est partout dans nos églises (même dans les églises très dépouillées comme la nôtre, il y en a quand même plusieurs !), normalement elle trône aussi dans nos maisons, nous la portons autour du cou (ou à la ceinture pour les frères), nous nous enveloppons en elle quand nous faisons un beau signe de croix (par pitié, ne faisons pas des signes de croix comme si on chassait des mouches), nous nous oignons de la Croix avec le pouce, au moins avant l’évangile à la messe.

La Croix est notre trésor, puisqu’elle est le trône de notre roi. Mais nous devons ne pas la vénérer qu’extérieurement. Si la Croix est le trône de notre roi, nous aussi ses sujets, nous allons être associés à la Croix. Si notre roi manifeste sa royauté dans sa Passion, nous aussi ses sujets, nous passons par une passion. Puisque la royauté de Jésus n’est pas de ce monde, nous aussi ses sujets, nous avons à vivre différemment du monde, nous aussi nous pouvons l’imiter en vivant les Béatitudes.

Après avoir médité sur la Passion de Jésus, nous pouvons la reconnaître quand elle vient nous visiter, quand nous sommes associés à Jésus crucifié. C’est le cas, notamment, quand nous sommes confrontés aux péchés : aux nôtres et à ceux des autres. À la suite de Jésus, comment ne pas préférer souffrir injustement plutôt que faire souffrir ? Comment ne pas accepter les vexations plutôt que nous rendre justice nous-mêmes ? Après avoir médité sur la Passion du Christ, pouvons-nous continuer à garder de la colère, des rancunes, de la violence ? Pouvons-nous rester attachés à nos biens ou à nos idées au-delà du raisonnable ?

Il y a ainsi des moments de notre vie où nous pouvons nous dire : « Ça y est, voici la Croix dans ma vie, voici mon union à la Passion du Christ. » Car par tous nos efforts pour faire le bien, par tous nos combats contre notre sensibilité, nous nous associons à la Croix du Christ. C’est notre gloire, c’est le trône de notre royauté.

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