Homélie du 16 mai 2021 - 7e dimanche de Pâques

Mitonnés du Cénacle

par

fr. Nicolas-Jean Porret

Après 40 jours d’apparitions du Ressuscité, de guérison de nos incrédulités, voici, frères et sœurs, ces 9 jours entre l’Ascension et la Pentecôte : 9 jours où se prépare — j’allais dire « se mitonne » — pour les onze apôtres comme pour nous le mystère de l’Église. À la façon d’une pâte nouvelle, azyme, purifiée de tout ferment ancien par la Pâque du Seigneur ressuscité (cf. 1 Co 5, 7), nous sommes appelés à une vie plus sincère, de droiture et vérité : à être saisis, cuits par le feu de l’Esprit-Saint.

Du mont des Oliviers où ils ont vu Jésus s’élever dans la nuée, les onze s’en sont retournés à Jérusalem, porteurs joyeux de cette promesse : « Sous peu de jours, vous serez baptisés dans l’Esprit-Saint » (Ac 1, 5). Ils s’y préparent, ils s’y disposent, dans la prière assidue de la chambre haute, au Cénacle, avec Marie, Mère de Jésus, avec les saintes femmes, les « frères(-cousins) » de Jésus.

C’est là, au Cénacle, que Pierre reçoit d’abord cette intuition étonnante — qui occupe le gros du 1er chapitre des Actes des Apôtres : il faut restaurer la vie commune du groupe des douze. Cette pâte communautaire a été altérée, entachée par le ferment ranci de la trahison de Judas : pareille défection doit être compensée, pareille meurtrissure doit être guérie chez tous. Car souvenons-nous, à la dernière Cène, lorsque Jésus annonçait la trahison de l’un des douze, chacun s’était interrogé : « Serait-ce moi Seigneur ? » (Mt 26, 22) ; chacun avait pris conscience de sa faiblesse, était resté — et restait peut-être encore — effrayé de la fragilité de son appel.

Avant-hier, 14 mai, nous célébrions la fête de saint Matthias, idéalement tombée cette année le lendemain de l’Ascension. Désigné par Dieu dans la prière, Matthias est donné pour rétablir le collège apostolique dans sa totalité : son élection rafraîchit et fortifie l’appel de tous les autres, et elle nous concerne aussi, comme l’exprime bien la prière d’oraison du 14 mai : « Dieu, qui as choisi saint Matthias pour compléter le collège des Apôtres, accorde-nous, à sa prière, puisque ton amour nous appelle, d’être un jour au nombre des élus. »

Oui, frères et sœurs, bien que nous ne soyons pas apôtres, nous sommes « au nombre des élus ». L’amour de Dieu nous appelle. Comme dit saint Paul : « Dieu nous a élus dans le Christ, dès avant la fondation du monde » (cf. Ep 1, 4). Et Jésus insiste auprès de son Père, dans l’Évangile de ce jour, pour signifier cette élection qui nous arrache à l’influence du Mauvais : « Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde ; sanctifie-les dans la vérité : ta parole est vérité […] pour eux je me sanctifie afin qu’ils soient eux aussi sanctifiés en vérité » (Jn 17, 16-17.19).

Pourquoi, comment, chacun ici est-il élu, tiré du monde, consacré en vue du Royaume ? L’Église répond à cette question en nous invitant à l’action de grâce, dans l’eulogie (bénédiction) eucharistique : à chaque eucharistie, nous sommes convoqués pour partager la vocation même du Christ. Ce mystère affleure dans un texte du Ier-IIe siècle, la Didachè des douze Apôtres :

De même que ce pain rompu, d’abord semé sur les collines, une fois recueilli est devenu un, qu’ainsi ton Église soit rassemblée des extrémités de la terre dans ton royaume (Didachè 9).

Frères et sœurs, c’est nous qui avons été recueillis sur les collines de ce monde. À chaque eucharistie, nous eucharistions (c’est-à-dire que nous rendons grâce) ; mieux : nous entrons dans l’action de grâce, la sanctification, la consécration — véritable tension d’amour — de Jésus vers son Père. Nous participons à l’élection du Fils en le Père, ce Fils qui procède du Père comme unique-engendré de toute éternité — « engendré, non pas créé, de même substance que le Père » (Credo). Il a voulu « nous sanctifier » en lui : lui, Jésus, le Fils éternel du Père, sans cesse élu, sans cesse tourné vers le Père, sans cesse « sanctifié dans la vérité », même quand il descend dans notre condition d’humanité, même quand cette humanité assumée est en lui élevée et glorifiée à la droite du Père. La prière eucharistique où nous « eucharistions » prolonge la « prière sacerdotale » (Jn 17) où Jésus, Fils bien-aimé du Père, s’offre et nous offre avec lui : « Sanctifie-les dans la vérité […] afin qu’ils soient eux aussi sanctifiés en vérité. »

Saint Augustin prêchait ces mystères aux néophytes baptisés de Pâques (Sermon 227) :

L’eau du baptême est venue comme vous pénétrer, afin de faire de vous une espèce de pâte spirituelle. Mais il n’y a pas de pain sans la chaleur du feu. De quoi le feu est-il ici le symbole ? du saint-chrême ! car l’huile qui entretient le feu parmi nous est la figure de l’Esprit-Saint.

Cueillis par l’appel de Dieu, trempés par le baptême, maintenant cuits par le chrême de l’Esprit du Christ qui nous confirme (pensons à nos jeunes confirmés de dimanche dernier), nous voici « cuits » comme de bons pains pour l’eucharistie. La Prière eucharistique — que le Concile Vatican II a voulu que nous entendions pour y participer avec fruit, « pie, conscie, actuose » (Sacrosanctum concilium 48) — « garde unis dans le nom que le Père a donné à son Fils » ceux qui s’offrent avec lui.

Nos offrandes de pains et vins nous représentent et veulent nous assimiler à Jésus, pain de vie offert à son Père. Issus de tant d’épis et de grains, mouillés par le baptême, nous sommes saisis dans l’Esprit-Saint et les Paroles même de Jésus « qui nous gardent ». Dans nos prières eucharistiques, portées par les prières de bénédictions juives (les berakhot), nous entrons dans l’œuvre de l’Esprit qui « obombre » et bénit (épiclèses) et du Fils qui se consacre. Même dans le Canon romain, on peut reconnaître une 1re épiclèse (bénédiction sur les offrandes) : « Sanctifie pleinement cette offrande par la puissance de ta bénédiction » (la bénédiction, c’est l’Esprit-Saint !). Puis viennent les paroles de Jésus (sa consécration) : « Prenez et mangez-en tous, ceci est mon corps » — « prenez et buvez-en tous, car ceci est la coupe de mon sang, le sang de l’alliance… » Et encore une 2nde épiclèse : « …afin qu’en recevant ici par notre communion à l’autel le corps et le sang de ton fils, nous soyons comblés de ta grâce et de tes bénédictions ».

Voilà pourquoi, frères et sœurs, les disciples retournèrent à Jérusalem en grande joie et étaient-ils constamment dans le Temple à bénir Dieu (cf. Lc 24, 52-53) : Jésus les avait bénis et promis à l’Esprit-Saint ! Leur initiation chrétienne s’achevait ; ils devenaient ce peuple eucharistique, et nous le sommes aussi avec et par eux.

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