Homélie du 6 mars 2022 - 1er dimanche de Carême

Ne nous laisse pas entrer en tentation

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Voici quelques années déjà que la traduction liturgique du Notre Père a été modifiée. Nous nous sommes habitués à dire « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Depuis ce changement, je me demande régulièrement si, en résolvant l’ambiguïté de l’ancienne traduction nous n’en avons pas introduit une autre. On pourrait avoir l’impression que l’on demande à Dieu de ne plus être tenté. Or si tel était le cas, le Christ se contredirait. D’un côté il nous aurait appris à prier pour n’être jamais tenté. Mais de l’autre il a lui-même connu la tentation. Pour résoudre la contradiction, on pourrait se dire : certes Jésus est, en un sens, entré en tentation, mais peut-être était-ce pour détruire toute tentation, pour nous en délivrer. Et il nous aurait appris à prier pour cela. Cette explication ne résiste pas longtemps à l’examen. Je ne vous connais pas tous personnellement, donc je m’abstiendrai de généraliser, mais en ce qui me concerne je peux vous assurer n’avoir aucune protection spéciale contre les tentations.
Par conséquent, si Jésus a été conduit au désert pour être tenté, ce n’était pas pour supprimer toutes nos tentations, mais c’était au contraire pour les vivre avec nous. Notre Seigneur a voulu nous soutenir, nous apporter son aide. Et s’il nous a demandé de prier, ce n’était pas pour échapper à toute tentation, mais plutôt pour qu’elles ne nous entraînent pas vers le péché. « Ne nous laisse pas entrer en tentation » veut dire : « Fais que nous n’y cédions pas ».
Ceci nous montre que la tentation est une épreuve, un test. Or il y a deux sortes bien différentes d’épreuves. Il y a l’épreuve faite pour tourner au bien, l’épreuve d’excellence ; et il y a l’épreuve faite pour tourner au mal, l’épreuve du péché. Dieu peut tenter selon la première sorte, pour le bien, mais jamais pour nous conduire au péché. Par exemple la foi d’Abraham fut mise à l’épreuve lorsque Dieu lui demanda de sacrifier son fils unique Isaac. Abraham montra une fidélité à Dieu dans l’épreuve, une persévérance, qui demeurent pour tous les croyants un exemple de foi (Rm 4). Comme le déclare Judith dans le livre qui porte son nom, « Dieu les fit passer par le feu de l’épreuve pour scruter leurs cœurs » (Jdt 8, 27). De nombreux saints en ont apporté le témoignage, et sans doute connaissons-nous de ces chrétiens qui traversent ou ont traversé l’épreuve de la foi et qui nous ont fortifié par leur exemple.
Mais la tentation évoquée par le Notre Père et supportée par le Christ porte sur l’autre type d’épreuve, celle qui conduit au péché. Celle-là, Dieu ne la veut pas positivement, mais il la permet afin que nous apprenions à compter sur sa grâce pour éviter le péché. Voilà pourquoi il nous faut prier. Voilà aussi pourquoi on ne doit pas s’entraîner à cette tentation du mal, on ne doit jamais s’exposer volontairement à la tentation, c’est lorsqu’elle se présente qu’il faut l’identifier et la combattre avec l’aide du Christ qui a combattu pour nous. La répétition du combat spirituel contribue alors à nous rendre plus forts.

Avec l’expérience, la tradition spirituelle a dégagé trois sources de tentations : la chair, le monde, et le diable. Être tenté par sa propre chair, c’est comme être assailli par un ennemi intime. Notre chair recherche en effet des plaisirs sans cesse et à tous niveaux, des choses à voir, à goûter, à toucher, du bien-être, de la détente, mais elle dépasse facilement la mesure et conduit alors au péché. Plus grave, vivre ainsi au rythme des désirs de la chair fait perdre le goût des biens spirituels. « Leur dieu c’est leur ventre, explique saint Paul, ils mettent leur gloire dans leur honte, ils n’apprécient que les choses de la terre » (Ph 3, 19). À la fin, l’hédoniste ne sait même plus qu’il a une âme, il a l’ambition du cochon, c’est-à-dire de mourir gras. Contre la tentation de la chair, le Christ recommande de veiller et prier (Mt 26, 41).
Le deuxième domaine de tentation vient du monde, qui emprunte deux voies. Il y a d’abord celle de la cupidité pour les biens terrestres, pour leur possession immodérée. « La racine de tous les maux, avertit encore saint Paul, c’est l’amour de l’argent. Pour s’y être livrés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont transpercé l’âme de tourments sans nombre » (1Tm 6, 10). Il y a aussi la voie où le monde nous agresse, celle des persécutions et de l’oppression, du harcèlement ou de la manipulation, qui font vivre dans la crainte, plongent dans la tristesse et le désespoir. Contre ces tentations le Christ nous a rappelé qu’il ne faut pas « craindre ceux qui tuent le corps mais ne peuvent tuer l’âme » (Mt 10, 28).
Le troisième domaine de tentation est celui du diable, celui que le Christ a affronté pour nous. On n’y prend plus garde aujourd’hui parce que l’on pense qu’un conseil psychologique, un peu de travail sur soi et une pilule qui fait sourire suffisent. Or les thérapies et les remèdes sont utiles pour répondre aux conséquences mais ne traitent pas les causes. Car il y a un monde invisible d’esprits mauvais qui, avertit saint Pierre (1P 5, 8), « comme des lions vont et viennent à la recherche d’une proie ». Le diable est en effet un esprit très intelligent et habile, il est le Tentateur par excellence. Il commence par sonder les failles de notre psychologie, et s’il n’a pas le pouvoir de diriger notre volonté, il sait en revanche très bien nous suggérer des images, des envies, des répulsions, il joue avec nos nerfs. Toujours il commence par des petites tentations en nous les présentant sous un beau jour. L’imagination, l’excitation, la bouteille, la drogue, l’écran, il se sert de tout. Et une fois qu’il nous a accrochés, il augmente les doses, il pousse sur la pente. Et des petits péchés, il nous conduit vers les gros. C’est ainsi qu’il s’y est pris avec le Christ, commençant par lui suggérer un petit miracle pour calmer sa faim, puis une association pour dominer le monde, pour enfin arriver au mépris de Dieu. Le Christ nous a montré alors la puissance de la Parole de Dieu contre celui qui est avant tout un révolté contre Dieu.

Le petit tableau que je viens de dresser des tentations, de la chair, du monde et du diable, nous montre l’importance de la prière du Notre Père : ne nous laisse pas entrer en tentation, et le besoin que nous avons de nous remettre au Christ qui a combattu les tentations pour nous. Pourtant, quand on y songe un instant, chers frères et sœurs, on peut être effrayés du contraste entre la tentation du Christ et les nôtres. Car pour affronter le diable, Jésus est allé au désert. Nous, nous n’avons même plus besoin de nous déplacer. Aujourd’hui le désert spirituel nous environne. Chaque jour nous sommes exposés à des dizaines de publicité qui veulent nous faire désirer, acheter, consommer, et être satisfaits. Imaginez-vous, on y est presque, enfermés 40 jours avec une carte bancaire au centre commercial de Labège. Imaginez les milliers de références qui nous attendent dans les temples de nos zones commerciales, chacune nous interrogeant : « Pourquoi ne pas me désirer ? M’achèteras-tu ? » Pensez à tous les messages qui nous susurrent : « Laisse-toi tenter », « offre-toi un petit plaisir », « le meilleur dans la tentation, c’est d’y céder ». Notre société est organisée autour de la tentation, elle joue avec la tentation et trouve très drôle d’y céder. Les effets s’enchaînent de manière imparable : lent asservissement, affaiblissement de la volonté, tristesse, désespoir, oubli de Dieu, endurcissement du cœur, joie à faire le mal, développement des jalousies, de l’envie, de la cupidité et finalement, violence et guerre. Si le Christ a voulu aller au désert pour y être tenté, ce n’était pas seulement pour nous venir en aide, c’était aussi pour nous avertir que jouer avec la tentation c’est jouer avec la mort. Au contraire, avec le Christ, entrons dans le combat spirituel et demandons à Dieu de nous donner la force pour triompher.