Homélie du 9 juin 2024 - 10e dimanche du T.O.

Ne péchons pas contre l’Esprit

par

fr. Henry Donneaud

Dans le passage d’Évangile que nous venons d’entendre, saint Marc assemble trois scènes qui se déroulent en une même journée de la vie de Jésus, et en un même lieu, « à la maison », c’est-à-dire chez Pierre, à Capharnaüm.

Jésus y fait face à trois protagonistes : la foule, d’abord, enthousiaste à la nouvelle des nombreux miracles qu’il a accomplis récemment en Galilée, émerveillée par l’autorité avec laquelle il annonce le Royaume et qui le presse tellement que lui et ses disciples « ne peuvent même par prendre leur repas » (Mc 3, 20) ; sa famille ensuite, beaucoup plus réservée, décontenancée même par ce succès, inquiète des risques pour sa tranquillité et sa réputation, et qui le fait donc passer pour dérangé : « Il a perdu le sens » (Mc 3, 21) ; les scribes, enfin, venus de Jérusalem pour enquêter à son sujet : ils lui sont franchement hostiles, lui reprochant de violer le sabbat et de se prendre pour Dieu, puisqu’il prétend pardonner les péchés (cf. Mc 2, 5-7).

Dans laquelle des trois catégories nous reconnaissons-nous spontanément : les enthousiastes, les effarouchés, les adversaires ? Ce qui doit nous alerter, sinon nous inquiéter, c’est que les adversaires sont ceux-là mêmes qui se disent du parti de Dieu, qui croient défendre les droits et la vérité de Dieu. Et c’est justement à l’endroit de ces gens religieux que Jésus adresse ce terrible avertissement : tous les péchés pourront être pardonnés, sauf un seul, qui ne le sera jamais. « Quiconque aura blasphémé contre l’Esprit Saint n’aura jamais de pardon : il est coupable d’une faute éternelle » (Mc 3, 29). Nous qui croyons bien connaître les affaires de Dieu, en particulier son infinie miséricorde, ne sommes-nous pas tentés, spontanément, de ne voir là qu’exagération et, à l’exemple des scribes, de croire que nous savons mieux que Jésus ce qu’il en est de la vérité de la foi : non, Jésus va trop loin, Dieu finira bien par pardonner tous les péchés, à tous les pécheurs !

Comme pour nous rassurer, remarquons que Jésus n’adresse pas cette menace à sa famille, mais aux scribes. Envers sa famille, aucun reproche particulier, comme si Jésus lui pardonnait d’avance son erreur de jugement, son ignorance et ses peurs. Et, après tout, ne sommes-nous pas, nous aussi, de la famille de Jésus. Alors qu’en est-il de ces différents péchés qui nous guettent ?

Il est facile de faire rentrer l’attitude de sa famille dans cette catégorie que l’on appelle les péchés d’ignorance ou de faiblesse. Des péchés que l’on commet parce que l’on peine à saisir en toute sa profondeur la vérité du bien à faire et du mal à éviter. Nous nous laissons tromper par les apparences de bien dont le malin couvre à nos yeux ce qui est mal. C’est ainsi qu’Adam et Ève se sont laissés égarer par le serpent. Ou encore des péchés que l’on commet par faiblesse, parce que, tout en sachant ce qui est bien et en voulant vraiment l’accomplir, nous n’y parvenons pas du fait de la fragilité de notre volonté désordonnée par suite du péché originel. Ces péchés peuvent être très graves et nous couper de la vie de Dieu, mais le Seigneur n’attend qu’une chose : nous les pardonner, pour autant que nous confessons que ce sont des péchés et que nous venons humblement lui en demander pardon.

Le péché ou blasphème contre l’Esprit Saint, lui, est infiniment plus grave. C’est ce péché que Jésus vient démasquer chez les scribes. De quoi s’agit-il ? Les scribes savent très bien que Jésus a accompli de grands miracles, des miracles étonnants, comme la guérison de paralytiques et de lépreux, l’expulsion de démons. Mais au lieu, comme les foules, d’y voir le signe que c’est Dieu qui agit par lui et donc d’accueillir son enseignement, ils usent de mensonges et de désinformation en prétendant que « c’est par le prince des démons qu’il expulse les démons » (Mc 3, 22), autrement dit qu’il est un suppôt de Satan. Oui, il accomplit bien des miracles, mais il le fait parce qu’« il est possédé par un esprit impur » (Mc 3, 30). Et pourquoi inventent-ils ce mensonge, dont ils finissent peut-être par se convaincre ? Parce qu’ils ne veulent pas que ce que dit Jésus soit vrai, parce qu’ils veulent que cela soit faux. Ils manipulent la vérité pour faire en sorte que Dieu dise et fasse ce qu’eux-mêmes veulent qu’il fasse, au lieu de se laisser instruire par l’Esprit de Dieu.

Regardons comment Jésus débusque la fausseté des scribes, en y reconnaissant ce péché contre l’Esprit Saint. Ce qui est remarquable, c’est que Jésus ne nous apprend pas ici, comme il le fait ailleurs, à écouter Dieu, à prier Dieu, à aimer Dieu et notre prochain, à faire le bien. Il nous apprend à réfléchir, à raisonner, car le chrétien, pour grandir dans la vie chrétienne, n’est pas dispensé de raisonner, de réfléchir, de faire travailler ses méninges. Les scribes prétendent que Jésus agit par l’autorité de Satan. Réfléchissez, leur rétorque Jésus : si j’expulse les démons au nom de Satan, comment Satan pourrait-il s’expulser lui-même, se faire la guerre à lui-même ? Vous êtes témoins que j’ai expulsé des démons, vous savez que seul Dieu a pouvoir sur les démons, vous savez donc que ce ne peut pas être au nom de Satan que j’agis. Vous le dites pourtant, parce que cela vous arrange. Si je parviens à chasser les démons de personnes qui étaient tombées entre les mains de Satan, c’est parce que j’ai « d’abord ligoté cet homme fort » qu’est Satan (Mc 3, 27), en résistant à ses tentations au désert. Cela prouve bien que je n’agis pas sous son autorité. Vous, vous trafiquez la vérité, vous résistez à la vérité que révèle l’Esprit Saint parce qu’elle vous dérange et que vous préférez refuser le vrai plutôt que de sacrifier vos préjugés, votre confort affectif, religieux et social. Voilà la première caractéristique du péché contre l’Esprit Saint, contre l’Esprit, source de toute lumière et de toute vérité : refuser de reconnaître la vérité, alors même que cette vérité nous vient par l’Esprit Saint.

Deuxième caractéristique du blasphème contre l’Esprit Saint, lui qui est aussi Esprit d’amour, de bonté et de miséricorde : le refus de la miséricorde de Dieu, refus de la révélation de l’amour par lequel Dieu vient sauver les pécheurs, refus de la rémission des péchés que l’Esprit vient répandre en nos cœurs. Les scribes se scandalisent parce que Jésus guérit les malades le jour du sabbat (cf. Mc 3, 2), parce qu’il pardonne les péchés (cf. Mc 2, 5), parce qu’il mange à la table des publicains et des pécheurs (cf. Mc 2, 15). Les scribes se croient bien portants et estiment n’avoir besoin ni de médecin ni de pardon, aussi refusent-ils qu’un médecin vienne au secours des pécheurs, alors que les pécheurs, eux, savent qu’ils ont besoin de pardon (cf. Mc 2, 17). De même que Satan et les mauvais anges, dès l’origine, n’ont pas voulu dépendre de la grâce de Dieu pour devenir parfaits, de même les scribes refusent que l’Esprit de Dieu vienne répandre la miséricorde de Dieu sur les pécheurs.

Alors, frères et sœurs, avons-nous assez réfléchi ? Avons-nous choisi de quel côté nous nous reconnaissons ? Du côté des scribes, de ceux qui croient savoir, qui refusent la miséricorde et pèchent contre l’Esprit Saint ? Ou plutôt du côté de sa famille, désorientée, fragile, qui pèche par faiblesse et ignorance ?

À la fin de notre péricope, vous l’avez remarqué, sa famille revient vers Jésus : « Voilà que ta mère et tes frères et tes sœurs sont là dehors, qui te cherchent » (Mc 3, 32). Cette fois, il n’est plus question de traiter Jésus de fou ; seulement de le chercher. Jésus lui-même nous invite alors à rejoindre la famille de ceux qui le cherchent : « Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère » (Mc 3, 35). Faire la volonté de Dieu, ce n’est pas tant lui obéir parfaitement, accomplir tous ses commandements que, d’abord et avant tout, l’écouter, accueillir sa parole, contempler la manière dont il agit envers les pécheurs que nous sommes tous, demander son aide et recevoir son pardon. Ne soyons pas comme les scribes qui savent mieux que Jésus ce que Dieu veut ; qui, à l’exemple de Satan, décident à la place de Dieu de ce qui est bon et ce qui est mauvais. N’allons pas trafiquer la loi de Dieu, la loi naturelle autant que la loi nouvelle, l’une et l’autre enseignées au monde par l’Esprit de Dieu. N’allons pas regarder de haut le pardon de Dieu, croyant que nous n’en avons pas besoin ou que nous pouvons nous le donner nous-mêmes, selon que nous l’aurons décidé.

Voilà donc quel est ce péché irrémissible. Le pardon ne sera impossible que pour ceux qui, sciemment, auront refusé la vérité de Dieu et méprisé son pardon. Or Jésus nous révèle un moyen très sûr pour nous préserver toujours de ce péché : l’humilité de cœur. L’humilité ne nous prémunit pas contre tous les péchés, loin de là ; elle ne nous préserve pas des péchés d’ignorance ou de faiblesse que nous pouvons commettre chaque jour. Mais elle nous garde absolument du seul péché « qui n’aura jamais de pardon ». Telle est la double humilité en laquelle il faut demander à Dieu de nous garder : l’humilité de l’intelligence, qui nous pousse à accueillir en toute son ampleur la vérité qui nous vient par l’Esprit de Dieu en son Église, sans la trafiquer, sans la réduire à nos vues humaines ; l’humilité du cœur, qui nous conduit sans cesse à chercher refuge dans la miséricorde de Dieu, quels que soient nos péchés, et à accueillir inlassablement la grâce de son pardon.

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