Homélie du 16 octobre 2005 - 29e DO

Noblesse oblige

par

fr. Serge-Thomas Bonino

Le piège est triple, et Jésus le déjoue. La première manière d’en être victime aurait été d’être sensible à la flatterie de ceux qui veulent le prendre en défaut. Une flagornerie d’autant plus subtile qu’elle est, littéralement, indéniable: oui, Jésus est bien Maître, véridique, enseignant la voie de Dieu en vérité sans faire acception de personne. Combien une vanité trop humaine pourrait prêter une oreille complaisante au compliment spécieux! Une hostilité déclarée, une critique acerbe, une calomnie féroce, sont des dangers menaçants et douloureux mais visibles, tangibles, saisissables, mais lorsque l’ennemi vous aborde «tout sucre et tout miel» et utilise la vérité pour nuire, la fraude diabolique constitue une sorte de monstre fantomatique, de paradoxal mensonge véridique, comme le serpent des origines qui susurrait: mangez du fruit défendu, et vous serez comme des dieux. Jésus discerne le secret des cœurs, perce à jour les intentions hypocrites de ceux qui feignent d’être disciples pour l’accuser, ou, plus tard, du disciple qui l’embrasse pour le trahir. Il est Maître, mais doux et humble de cœur, et il n’est pas avide d’être adulé mais Fils obéissant à la mission qu’il reçoit de son Père.

Le deuxième piège aurait été de contester le paiement de l’impôt à César. Les hérodiens n’attendaient que cela pour le présenter comme un suppôt des zélotes, un révolutionnaire nationaliste, un agitateur illuminé ou séditieux, un anarchiste peut-être, qui vient troubler la paix sociale par son prosélytisme. Ils perdront la bataille cette fois-ci mais ne désarmeront pas: ce Christ Roi aura beau dire et aura beau faire, depuis le massacre des innocents par Hérode jusqu’à l’inquiétude de Pilate sur l’étrange royauté qu’il ne récuse pas, le signe de contradiction du pouvoir de l’amour, de la miséricorde, du salut, l’élévation des pauvres et des humbles, suscitera colère ou panique chez les colosses au pied d’argile.

Le troisième piège aurait été d’abonder dans le sens des adversaires, de prôner la collaboration avec la puissance romaine occupante. De la prôner ou même simplement d’y consentir. Jésus ne s’engage pas sur ce terrain-là. Il ne prêche, à l’égard de César, ni la révolte ni la servilité. Rendez à César ce qui est à César: puisque vous usez de la monnaie à son effigie. Saint Paul aussi prêchera le respect aux autorités civiles, puisque toute autorité vient de Dieu. Mais il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Rendez à Dieu ce qui est à Dieu. Ce n’est pas une moitié pour César et une moitié pour Dieu, un compromis fifty / fifty, une caricature de jugement de Salomon où la lâcheté singerait la sagesse. Tout est au Christ et le Christ est à Dieu et César, de quelque nom qu’il s’affuble, devra rendre compte à Dieu, car, ainsi que le déclare Jésus à Pilate, il n’aurait nul pouvoir si celui-ci ne lui venait d’en haut.

Jésus concède le paiement de l’impôt à César, de même qu’il paiera le didrachme pour Pierre et pour lui. Sa mission n’est pas de saper l’ordre politico-religieux mais d’annoncer et d’instaurer son Royaume qui n’est le sien qu’en étant d’abord celui de son Père. Mais il engage à rendre à Dieu ce qui est à Dieu: tous les talents reçus, tous les fruits produits, toute la gérance des dons de sa grâce. De qui est cette effigie que nous portons? De qui avons-nous reçu le caractère imprimé comme un sceau? De qui sommes-nous l’icône, l’image et la ressemblance? De Dieu assurément. Alors rendons à Dieu ce qui est à Dieu. Si nous usons d’un corps, temple de l’Esprit, glorifions Dieu dans notre corps. Si nous jouissons d’un esprit pour connaître et aimer, que ce soit pour louer et pour bénir, non pour salir et médire. Soit que nous mangions, soit que nous buvions, dans la vie comme dans la mort, que tout soit pour le Seigneur. Prier en disant que ton Règne vienne oblige à mouvoir le cœur avec les lèvres, à sortir de l’hypocrisie que fustige Jésus, lui qui n’est dupe ni des bonnes paroles inefficaces ni des doubles jeux où l’on se ment autant qu’on ment à l’autre.

Rendez à César ce qui est à César, car vous êtes dans le monde, mais rendez à Dieu ce qui est à Dieu, car vous n’êtes pas du monde. Rendez à César en citoyens loyaux de la cité terrestre, mais rendez à Dieu en habitants de la Jérusalem céleste, refusant de bêler avec les moutons de Panurge et de hurler avec les loups. Ne désertez pas le monde pour lequel Dieu a donné son Fils, ne dédaignez pas le politique, mais ne vous modelez pas sur le monde présent et le politiquement correct: spirituel d’abord. Que l’Esprit de vérité, le sceau de Dieu, nous aide à honorer l’image en nous de celui dont nous portons les traits, comme des fils ceux d’un Père: noblesse oblige.