Homélie du 12 octobre 2025 - 28e dimanche du T.O.

N’ont-ils pas tous été purifiés ?

par

fr. Joël-Marie Boudaroua

Neuf siècles séparent Naaman le Syrien, dont parlait la première lecture, du Samaritain de l’Évangile… Presque un millénaire s’est écoulé entre ces deux vies, ces deux histoires. Cependant, elles présentent beaucoup de ressemblances. Non seulement dans l’un et l’autre récit il s’agit d’un lépreux mais encore, dans les deux cas, ce lépreux est un étranger. L’un comme l’autre viennent demander une guérison ; tous deux sont guéris ; tous deux découvrent le vrai Dieu ; l’un emporte chez lui un peu de terre d’Israël et l’autre se prosterne devant Jésus en signe de reconnaissance.

Frères et sœurs, c’est une bonne leçon que nous recevons à travers leur histoire, une leçon de gratitude, de reconnaissance. Le beau mot de « reconnaissance » est un de ces mots qui font la richesse et la beauté de notre langue. Car reconnaître, c’est saisir, par l’esprit, quelque chose ou quelqu’un… Reconnaître, c’est donc distinguer, identifier, mais c’est aussi avouer (« Reconnaissons que nous avons péché », disons-nous au début de la messe ») ; reconnaître s’emploie au sens de reconnaître un État, — l’État de Palestine, par exemple —, mais aussi un itinéraire, une terre, une île ; reconnaître, c’est accepter, tenir pour vrai : « Je reconnais que tu as raison » ; reconnaître c’est enfin, selon la belle définition de Paul Ricœur, « témoigner par de la gratitude que l’on est redevable envers quelqu’un de quelque chose [1]  ».

Cette attitude, reconnaissons-le, est assez rare comme le montre l’Évangile d’aujourd’hui. Les neuf lépreux qui ont été guéris avec le Samaritain ne sont pas revenus dire merci à Jésus. Ils ne s’estiment pas redevables envers celui que, pourtant, ils appellent « Maître »… Ils sont probablement déjà loin : qui à son champ, qui à son commerce (Mt 22, 5), pourquoi s’attarderaient-ils en remerciements ? Ils ont été guéris, pour eux, c’est normal ! Ils ont obtenu ce qu’ils voulaient. Ils pensent probablement qu’ils ont droit à cette guérison ! Ne sont-ils pas « fils d’Israël », « Hébreux, fils d’Hébreux », pas des étrangers comme ce Samaritain. Ils me font penser au fils aîné de la parabole : Père, donne-moi ce qui me revient ! Tu l’as dis toi-même : Tout ce qui est à toi est à moi … et je ne te suis redevable de rien ! Frères et sœurs, ce fils aîné, ces lépreux, ces ingrats, et bien, c’est nous ! C’est « l’homme moderne », comme dirait la philosophe Hannah Arendt, oublieux que tout ce qu’il a lui a été donné.

Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? demande saint Paul dans 1 Co 4, 7. La vie, tu l’as reçue ; la terre que tu habites, tu l’as reçue ; la santé, tu l’as reçue ; le bonheur, tu l’as reçu ; ta famille, tu l’as reçue ; ton éducation, tu l’as reçue ; l’amour, l’amitié, tu les as reçus ; les paysages, tu les as reçus ; la musique tu l’as reçue ; le salut tu l’as reçu ! Et si tu l’as reçu pourquoi te glorifier comme si tu ne l’avais pas reçu, comme si tu en étais l’auteur ? Non, décidément, nous n’avons rien qui ne nous ait été donné. Or, non seulement l’homme, et probablement depuis toujours, préfère conquérir plutôt que recevoir ce qui lui était promis, offert, donné — c’est la vieille histoire du péché originel — mais, comme dit Hannah Arendt, « l’homme moderne a fini par en vouloir à tout ce qui est donné, même sa propre existence, et en vouloir au fait même qu’il n’est pas son propre créateur ni celui de l’univers [2] ». De là, la honte, la gène, le ressentiment même que lui inspire tout ce dont il n’est pas l’auteur : la loi naturelle, les commandements de Dieu, la langue, le genre, les héritages civilisationnels, « ces choses élémentaires simplement et invariablement données », « cadeaux venus de nulle part, dit Hannah Arendt, (laïquement parlant) que l’homme futur veut pour ainsi dire échanger contre un ouvrage de ses propres mains [3] » , dons de Dieu, (disent plutôt ceux qui croient au ciel), qui en toute circonstance et en tout être humain devraient normalement susciter un élan de reconnaissance éternelle.

Frères et sœurs, notre monde est en manque de reconnaissance. Il est de notre vocation, comme chrétiens, de réinjecter un peu de reconnaissance dans la circulation de pensée du monde et, en premier lieu, entre nous, dans nos familles, dans nos communautés, dans nos paroisses, car le manque de gratitude blesse gravement le cœur de Jésus, — comme il le révèle à sainte Marguerite Marie —, « ce cœur qui a tant aimé les hommes et, pour reconnaissance, ne reçoit de la plupart que des ingratitudes » : Où sont-ils donc ? N’ont-ils pas tous été purifiés ?

Notes
[1] P. Ricœur, Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock, 2004, p. 27.
[2] Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme (1951), « Quarto », Paris, Gallimard, 2002, p. 872.
[3] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (1958), Prologue, dans L’Humaine Condition, « Quarto », Paris, Gallimard, 2012,  p. 60.

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