Homélie du 22 mars 2026 - 5e Dimanche du Carême

Nous étions à Béthanie !

par

fr. David Perrin

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Nous sommes en train de passer, vous le sentez bien, à autre chose. Le carême prend de plus en plus une dimension pascale. La Semaine Sainte approche, notre délivrance approche, mais nous ne pourrons pas entrer pleinement dans le mystère pascal, nous ne pourrons pas être délivrés, si nous manquons la dernière, l’ultime identification préparatoire qui nous est proposée ce dimanche. Je m’explique.

Il nous a fallu, il y a deux semaines, être la Samaritaine au puits de Jacob, cette femme aux cinq maris, enfermée dans la boucle du péché et de la honte, avant d’être rejointe et libérée par le Christ. Il nous a fallu être, la semaine dernière, cet aveugle de naissance à la porte du Temple pour comprendre que, sans Jésus, nous demeurons dans les ténèbres. Il nous faut, maintenant, être Marthe, Marie et Lazare, comprendre que nous sommes liés à chacun d’entre eux par des fils mystérieux et que, d’une certaine manière, quelque chose de notre vie se joue et s’est déjà joué à Béthanie, il y a deux mille ans.

Aussi fou que cela puisse paraître, dans l’appel au secours que les deux sœurs font parvenir au Christ pour leur frère malade, dans ce SOS qu’elles lui adressent, « Seigneur, celui que tu aimes est malade », se trouvent mystérieusement contenues les prières que nous avons faites ou que nous ferons pour nos proches et nos amis malades et en danger de mort. Notre espérance, notre attente anxieuse d’une intervention divine, notre incompréhension devant l’absence et le silence apparent de Dieu, nos reproches, tout cela fut vécu et porté, en notre nom, par Marthe : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort, ma sœur ne serait pas morte, mon fils ne serait pas mort »… Marthe est notre bouche à tous. Bien sûr, elle ne le savait pas. Mais Jésus, lui, le savait. Ce n’était pas seulement la voix de Marthe qui frappait ses oreilles et son cœur mais la nôtre. Ce n’était pas seulement ses yeux qu’il fixait mais les nôtres. Jésus nous voyait et nous entendait tous, en elle, ce jour-là. Et lorsqu’il s’adresse à elle et lui promet de ressusciter son frère, c’est à chacun de nous, en vérité, qu’il parle et qu’il promet : « Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. Quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais ? Crois-tu cela ? »

Aujourd’hui, nous découvrons que nous sommes Marthe et que nous sommes aussi Marie, incapable dans un premier temps de se lever, incapable de dire au Christ plus que la phrase mille fois ressassée : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort », Marie capable seulement de pleurer. Mais une fois encore, Marie n’est pas seulement Marie mais chacun de nous. Jésus nous voit en elle. Il voit dans sa peine, notre peine, dans sa douleur, chacune de nos douleurs, dans ses pourquoi nos pourquoi.

Si nous croyons de toute notre âme que nous sommes vus et entendus par le Christ, si nous croyons de toutes nos forces que Jésus nous a répondu en répondant à Marthe et Marie, nos souffrances et nos épreuves peuvent changer et prendre un tout autre sens. Le Christ n’est pas absent, indifférent, sourd. Il sait tout ce que nous vivons. Il nous voit. Il est là, avec nous invisiblement. Il pleure ou plutôt il a déjà pleuré avec nous à Béthanie. Les pleurs qu’il a versés pour nos deuils et nos épreuves à Béthanie, à Gethsémani, au Golgotha… ne sont pas les pleurs d’un faible mais les pleurs du Fort et du Miséricordieux qui ne compte pas, surtout pas, laisser la misère et la mort avoir le dernier mot. Et pour croire cela, nous devons être Lazare.

Voilà la dernière, l’ultime identification préparatoire au mystère pascal, sans doute la plus difficile de toutes à faire car il s’agit de comprendre que cet homme captif, bloqué, enfermé, lié par des bandelettes, empêché de vivre, cet homme qui sent, qui pue la mort, c’est… nous. Sans doute certains, parmi vous, en eux-mêmes, se scandalisent, se rebiffent et se disent : « Parle pour toi, curé ! » C’est vrai. Je parle pour moi et pour tous ceux qui ont entendu cette parole dite à Ézéchiel : « J’ouvrirai vos tombeaux. » Nos tombeaux. Mon tombeau. Le tombeau, c’est le péché, le mal que nous faisons volontairement. Celui-ci peut tuer notre âme. Il peut aussi la blesser et la gangréner. Il nous est peut-être déjà arrivé d’être brusquement en état de mort spirituelle, comme certains en état de mort cérébrale, parce que l’on a commis un péché grave. Il se peut aussi que certaines parties de nous-mêmes soient mortes, parce que la charité, comme le sang, n’y circule plus. Nous vivons, certes, mais les parties de nous qui résistent à la grâce sentent déjà.

Mort, demi-mort, demi-vivant… quoi qu’il en soit, seule la grâce du Christ peut nous sauver, nous libérer, nous réanimer : « Lazare, viens dehors ! David, viens dehors, Agathe, viens dehors ! Maixent, viens dehors ! Viens recevoir le pardon, viens te confesser, viens à moi. Mes prêtres rouleront la pierre. Ils te prendront, ils te délieront de tes bandelettes et te laisseront aller, librement et joyeusement. » Cet appel du Christ qui vient nous chercher du fond de notre tombe et restaurer notre âme, en partie ou totalement corrompue, est le premier appel, la première sortie, le premier pas vers la vie. Aujourd’hui, Jésus nous ré-anime. Il nous appelle à la liberté pour que nous puissions le suivre pleinement dans sa passion à lui, dans sa mort et sa résurrection. Demain, c’est lui que nous devrons pleurer, voir mourir et ressusciter, pour nous.

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