Homélie du 27 février 2022 - 8e dimanche du T. O.

On reconnaît l’arbre à ses fruits

par

fr. Renaud Silly

Il me revient le propos d’un cher ami à propos de telle communauté religieuse où abondaient les vocations, tandis qu’il mentionnait pour la lui opposer telle autre qui périclitait. Et de conclure, à l’avantage des fondateurs de celle-là : « On reconnaît l’arbre à ses fruits. »

Voilà une des nombreuses expressions de l’Évangile passées dans le vocabulaire commun. Mais fait-on justice à ce que le Christ veut dire ? Les succès extérieurs seraient le critère jugeant de la bonté d’une entreprise, voire la qualité morale, ou même la sainteté de qui la promeut. Tout de suite, cette conclusion interroge : y a-t-il rien de moins biblique que la louange sans recul de la réussite, même si elle affecte les oripeaux de la performance spirituelle ? À ses disciples époustouflés par la splendeur du Temple reconstruit par l’ambigu roi Hérode, et que l’on imagine galvanisés de ferveur nationaliste devant la prouesse qu’il représente, Jésus coupe court à leurs espoirs de grandeur mondaine : « Il n’en restera pas pierre sur pierre » (Mc 13, 1-2). Les auteurs sacrés n’aiment guère voler au secours de la victoire.

Les fruits ne sont pas quelque chose d’extérieur à l’arbre, ils sont une manière d’être de l’arbre. C’est la partie la meilleure de lui-même. L’espérance de vie d’un arbre fruitier ne dépasse pas quelques dizaines d’années. Par conséquent, pour se maintenir dans l’existence, l’espèce doit se reproduire, sinon elle disparaîtrait. Cette nécessité enclenche l’extraordinaire processus de la floraison, de la fructification, de la production des graines. Et comme l’arbre n’est pas seul dans cette compétition pour la survie de son espèce, il a intérêt à porter les fruits les plus beaux, les plus succulents, les plus attirants aussi pour susciter le désir d’un oiseau ou d’un autre animal. Celui-ci les mangera et déposera ailleurs les graines qui donneront naissance à un autre arbre. Le fruit n’est pas autre chose que l’enrobage d’une graine, laquelle produira son effet à un autre endroit. Mais le fruit n’est pas la semence. Il est la dernière extension de la plante avant que la semence aille mener sa vie propre, ailleurs, et donne naissance à un autre être.

« On reconnaît l’arbre à ses fruits » vaut donc non pour la réussite au-dehors qui ne dépend pas de nous, mais des bonnes œuvres, des vertus : les voilà les beaux fruits offerts à notre effort et à notre libre arbitre. D’un être on peut dire qu’il fait du bien, mais pour dire qu’il est bon, on prend en considération la pureté de ses mœurs, la qualité de son être propre. Les voilà les beaux fruits auxquels on reconnaît l’arbre.

Écoutez Ben Sira : « Le fruit de l’arbre révèle comment on l’a cultivé, de même la discussion révèle les pensées du cœur de l’homme » (Si 27, 6). Le fruit, l’arbre le porte en lui, et il l’extériorise à l’extrémité de ses branches. La parole que nous portons en nous, dans la bouche muette du cœur, se profère dans les mots. La vérité advient lorsque le colloque intérieur et la parole prononcée coïncident ; le mensonge, lorsque les lèvres et le cœur se contredisent. Les voilà les fruits mauvais, incompatibles avec la bonté de l’arbre.

Bien sûr que cette parole de Jésus nous invite à l’action, à ne pas ménager nos efforts. Il ne loue pas l’échec ! Mais il nous dit aussi qu’il n’y a pas de réussite extérieure dont nous puissions recevoir le mérite sans victoire sur nous-mêmes et nos tendances mauvaises. Lorsque la technique contredit la morale, alors les fruits mentent sur l’arbre qui les a portés. Pas de transformation du monde sans conversion préalable de soi. C’est le sens profond de l’idéal monastique : prie et travaille ; c’est-à-dire : transforme-toi intérieurement par le colloque de ton cœur avec Dieu ; alors tu œuvreras à l’extérieur de toi pour transformer le monde conformément à sa volonté à lui. De cet effort est sortie notre civilisation.

Mais « on reconnaît l’arbre à ses fruits », voilà une parole que Jésus nous donne aussi pour discerner si nous faisons le bien, et quel trésor caché nous portons à l’intime de nous-mêmes. Il n’y a pas de meilleure manière de comprendre les commandements que de les pratiquer. Agir conformément à la loi de Dieu, même si on ne la comprend pas, c’est faire grandir en nous l’arbre qui produira de bons fruits. L’idéal c’est même qu’on ne le voie plus, qu’il disparaisse sous le fardeau qu’il a lui-même produit. Ce n’est pas l’arbre qui est fait pour être vu, mais ses fruits. Rosa, une jeune juive élevée en dehors de la religion par des parents qui n’y croyaient pas se pose des questions sur le judaïsme de ses ancêtres (Zoé Heller, The Believers). Mais elle hésite, elle n’est pas sûre. Elle dit au rabbin : « Que dois-je faire ? Je ne peux rejoindre la communauté si j’ai des doutes. » II lui répond : « Tu ne seras jamais sûre tant que tu ne nous auras pas rejoints. » Rosa en a été choquée : « Vous ne voulez tout de même pas que je fasse semblant ? » Le rabbin lui répond en riant : « Souviens-toi de ce que les fils d’Israël ont répondu à Moïse au Sinaï : “Ce que le Seigneur a dit, nous le mettrons en pratique et nous l’écouterons”. » En ce domaine, les fruits se voient avant l’arbre ! « On reconnaît l’arbre à ses fruits ».