Homélie du 27 mars 1997 - Jeudi Saint

Où sont amour et charité, Dieu est présent

par

fr. Serge-Thomas Bonino

I.         Finalement, frères et sœurs, en quoi est-il si nouveau ce commandement de l’amour que, ce soir, le Seigneur Jésus nous confie? Aimer son prochain; n’est-ce pas ce que prescrivait déjà la Loi de Moïse? Où donc est la nouveauté? En fait, elle n’est pas tant dans le contenu du commandement que dans le don de l’Esprit-Saint qui rend ce commandement réalisable. Car la Loi ancienne nous indiquait bien l’idéal mais elle était impuissante à nous y conduire à cause de la dureté de notre cœur. Il nous fallait un cœur de chair. Il nous fallait l’Esprit-Saint. Il nous fallait ce Souffle d’en-haut qui éveille à l’amour véritable. Or, c’est par sa Pâque, par l’offrande qu’il a faite de sa propre vie, que Jésus nous mérite l’Esprit-Saint. Ainsi, en sa Pâque, nous donne-t-il tout à la fois la loi d’amour et le cœur nouveau pour en vivre. Voilà la nouveauté!

Et j’en tire aussitôt la conséquence suivante: partout où le commandement de l’amour est vécu, nous pouvons être sûrs que l’Esprit de Jésus est à l’œuvre. Car cet amour ne peut pas monter du cœur de l’homme: il ne peut que venir d’en haut, du Père. De sorte qu’à la question lancinante du païen:  » Où est-il ton Dieu? « , nous répondons que:  » Où sont amour et charité, Dieu est présent. «  En toute personne, en toute communauté, qui vit de la charité, Dieu est mystérieusement présent, comme la source intime et secrète d’où sourd, inextinguible, cet amour surnaturel.

Ainsi la charité devient-elle comme l’épiphanie de Dieu parmi les hommes. Dieu se manifeste; Dieu se révèle dans la charité.

II.         Mais attention. Ne nous trompons pas d’amour: nous nous tromperions de Dieu. N’allons pas diviniser n’importe quelle expérience de l’amour et proclamer  » Voilà ton Dieu, Israël! « . L’amour est multiple et tout amour n’est pas une épiphanie de Dieu. Il est même – nous le savons bien – des amours qui éloignent de Dieu et défigurent en nous son image. Non, c’est seulement dans la brise légère et comme imperceptible de la charité que Dieu habite.

La charité, qui ne se confond pas avec cette bonté superficielle qu’il est si facile d’éprouver à certains moments, quand il fait beau, que tout va bien et que la vie est belle. Mais ce feu de paille de l’émotion n’est qu’une dangereuse caricature de l’amour vrai. En nous donnant bonne conscience à peu de frais, elle masque parfois tragiquement le vide et la misère de notre propre cœur.

Dieu n’est pas dans les feux de paille. Serait-il alors dans ces amours plus stables qui tissent les liens profonds entre les hommes: l’amour qui porte l’ami vers son ami, l’époux vers son épouse…? Certes ces amours sont bons et même très bons – Dieu les as bénis -, mais ils restent des réalités purement humaines et d’un tout autre ordre que la charité. Pascal disait que  » tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé  » ( Pensée 793). C’est seulement dans la stricte mesure où nos amours terrestres sont assumées, purifiées, transfigurées par la charité, qu’elles deviennent à leur tour des épiphanies de l’amour divin. Mais, sans la charité, elles ne servent de rien.

La charité, elle, est fille de Dieu. Elle vient de Dieu et elle va vers Dieu. Elle vient de Dieu qui, par grâce, nous fait participer à l’amour même dont il aime. Elle est comme une braise puisée au foyer incandescent de la Trinité sainte et qui embrase l’univers. C’est un feu tel qu’aucun homme sur la terre ne peut en allumer. Elle vient de Dieu… et elle va vers Dieu, car c’est Dieu que nous voulons pour ceux que nous aimons ainsi. Aimer de charité, c’est vouloir pour nos frères qu’ils soient à Dieu, qu’ils fassent de Dieu le centre de leur vie et trouvent en lui leur joie et leur vrai bonheur.

III.         Là où l’on aime ainsi, Dieu est présent. Mais, me direz-vous, comment savoir où est la charité? Comment savoir si j’ai la charité? Mon propre cœur est si impénétrable, si compliqué, même à mes propres yeux, que je suis bien en peine de démêler les ressorts secrets de mes actions. Est-ce vraiment la charité qui inspire ma vie ou bien ce que je prends pour la charité ne serait-il qu’une forme plus subtile d’amour de soi? Il est si facile de se leurrer sur soi-même. Et, à la vérité, nul ne peut savoir avec certitude s’il a en lui la charité. Dieu seul le sait, qui scrute les cœurs et les reins, qui sonde les abîmes. Et comment s’en étonner? Si la charité est un reflet de Dieu, comment ne s’envelopperait-elle pas du même mystère? Qui a le regard assez pur pour voir Dieu? Qui a le regard assez pur pour discerner la charité dans les cœurs?

Pourtant, il est des signes qui ne trompent pas. Des signes qui attestent que, tant bien que mal, nous vivons de la charité et que, par conséquent, Dieu est en nous et nous en lui. Ce sont d’abord cette joie et cette paix intérieures qui montent du plus profond de l’âme, même aux moments les plus noirs. C’est ensuite la persévérance dans la foi et dans le service de nos frères. Le cœur de l’homme est si inconstant, si versatile, que cette persévérance ne peut venir que de l’Esprit-Saint œuvrant en nous.

Mais quoi qu’il en soit de ces signes, qui apaisent notre cœur, l’épiphanie de Dieu dans nos vies demeure un mystère. La charité ne se laisse pas appréhender selon les critères humains de la réussite ou de l’efficacité. De sorte que notre propre beauté intérieure, celle qui vient de la charité, demeure comme voilée à nos propres yeux. Et c’est sans doute mieux ainsi. C’est dans la foi et la foi seule que nous savons que le Père est toujours à l’œuvre dans le secret de nos cœurs, qu’il nous recrée à chaque instant à l’image de son Fils. Et lorsqu’un jour, tout étonnés, nous découvrirons les merveilles que l’amour de Dieu a faites en nous et en nos frères, nous nous écrierons comme notre père Jacob:  » Le Seigneur était en ce lieu et moi je ne le savais pas!  » ( Gn 28, 16).