Homélie du 24 décembre 2004 - Nuit de Noël

«Paix sur la terre aux hommes qu’Il aime»

par

fr. Serge-Thomas Bonino

Aimez-vous Brahms… Ce n’est pas une question, c’est le titre d’un roman de Françoise Sagan. Paule, l’héroïne, a trente-neuf ans. L’âge des premiers bilans. Pas toujours glorieux. D’autant qu’un souvenir s’impose à elle, qui lui fait apparaître sa vie comme «une promesse mal tenue». Elle avait 25 ans; elle était en mer. «La voile, écrit Sagan, battait au vent comme un cœur incertain […]. Et subitement, [Paule] s’était sentie envahie de bonheur, acceptant tout de sa vie, acceptant le monde, comprenant en un éclair que tout était bien». Expérience fulgurante. Tout a un sens, tout est dans l’ordre et je suis à ma place. Paix. Expérience profondément religieuse, en son fond sinon en sa formulation. Car celui qui quitte la surface des choses découvre l’essentiel: il est en communion avec le cœur même du Réel, c’est-à-dire avec Dieu. Cette expérience est comme un pressentiment que nous sommes faits pour le bonheur. Ou, pour parler chrétien, que nous sommes appelés à la vie éternelle. Cet instant de bonheur total qui ne passera jamais. Joie, lumière. Vision de paix où tout est enfin justifié.

Et cette paix n’est pas une utopie. Elle n’est pas l’opium d’une humanité qui se consolerait comme elle peut de l’absurdité de la vie. Cette paix, elle existe déjà quelque part. Les bergers, cette nuit, l’ont vu de leurs yeux : «La gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté». Ils l’ont entendu de leurs oreilles: «la troupe nombreuse de l’armée céleste louait Dieu en disant: ‘Gloire à Dieu au plus haut des cieux’». «Jérusalem céleste, myriades d’anges, réunion de fête» (He 12, 22); symphonie de lumière où les cœurs vibrent de joie au contact de la beauté de Dieu. Et jamais cette louange ne s’interrompt.

Mais que ce spectacle de gloire est cruel! Cruel comme un éclair dans la nuit. Qui laisse ensuite la ténèbre se refermer, encore plus froide, encore plus terrifiante. Que me fait à moi, homme, l’harmonie céleste, le flon-flon des chœurs angéliques, puisque j’en suis exclu!

Pourtant, à y regarder de plus près, une fois la vision disparue, la nuit n’est peut-être plus aussi sombre qu’avant. Le silence n’est peut-être plus aussi écrasant. Il me semble que nous apercevons comme une lueur, que nous entendons comme une discrète musique. Oui, c’est ça. Une lumière rayonne, non pas au plus haut des cieux mais ici, au ras du sol. Une lumière faite chair. Et une harmonie quelque part apaise les cœurs, mais c’est une voix d’homme. Une harmonie faite chair. Chair d’un petit enfant. D’un petit d’homme par qui et en qui la grande Paix du Ciel – lumière et harmonie – est descendue sur terre. Elle a habité parmi nous. «Paix sur la terre aux hommes qu’Il aime».

Qui s’approche de cet enfant est comme irradié par cette Paix. Et c’est bien pour cela, frères et sœurs, que nous sommes ici cette nuit. Parce que nous cherchons la paix, et qu’il n’y a pas de paix. Parce que nous aspirons à la lumière, et que «les ténèbres couvrent l’abîme» de nos vies (Gn 1, 2). Parce que nous quêtons un peu de chaleur, et que dehors il gèle à pierre fendre. Tant de soucis nous accablent, tant de peurs nous tourmentent. Peur de la violence et de la méchanceté des hommes, à commencer par celles que nous soupçonnons en nous; peur des terribles métastases de la culture de mort qui prolifèrent dans notre société sans Dieu. Inquiétude de l’adolescent pour son avenir; désarroi de l’adulte devant les coups durs et l’usure de la vie; tristesse du vieillard dont l’univers chaque jour se rapetisse un peu plus.

Il nous faut un Sauveur! Oui, un Sauveur qui nous arrache à la peur de la nuit. Un Sauveur qui nous rende le goût de la lumière. Un Sauveur qui nous donne la paix du cœur… la vraie. Celle que rien ni personne ne pourra nous arracher.

Car la paix que donne Jésus n’est ni le bien-être d’un corps repu et satisfait, ni un anxiolytique à bon marché. C’est une paix qui prend racine plus profond que nos équilibres humains, toujours si précaires. Une paix plus solide que nos compromis bricolés, toujours si fragiles. Cette paix, le monde ne peut la donner (Jn 14, 27) parce qu’elle s’appuie sur Dieu et Dieu seul. Elle naît de la foi. Elle est le fruit de l’abandon confiant entre les mains du Père dont j’ai la certitude qu’Il fait tout concourir au bien de ceux qu’Il aime (Ro 8, 28).

Loin d’être une fuite devant le réel, la paix du Christ est lumière et force dans les combats de cette vie. Lumière, parce que j’ai sa parole que ma vie a un sens. Que je ne suis pas le fils bâtard du hasard et de la nécessité, sitôt sorti du néant pour y retourner bientôt. Non, je viens de Dieu et je vais vers Dieu. J’existe parce que Dieu m’a aimé et je vais, non pas vers la mort mais vers la vie. Je suis fait pour la lumière.

La paix du Christ est lumière, mais elle aussi force. Force de l’amour. Cet amour que l’Esprit de Jésus répand en nos cœurs (Ro 5, 5). Force pour être, à mon tour, artisan de paix. Car la paix du Christ n’est pas un butin honteusement dérobé à consommer tout seul dans son coin. Qui reçoit la paix de Dieu n’a de cesse qu’il la communique à ses frères ? dans sa famille, dans sa communauté et même dans la Cité des hommes.

Ah, je sais bien, frères et sœurs, que c’est là que le bât blesse. Inutile de nous voiler la face: nous avons bel et bien renoncé à changer le monde. Nous nous faisons même une vertu de notre repliement sur le bonheur individuel ou, au mieux, familial. Car, enfin, les grandes idéologies politiques ont fait tant de mal. Et, puis, de toute manière, qu’y puis-je, moi? Tout cela me dépasse. Est-ce si sûr? En tous cas, les anges sont têtus: «Paix sur terre aux hommes qu’Il aime». Leur chant te redit que tu ne peux pas être heureux seul.

 

La lumière de Noël n’est pas lumière en plein midi – claire évidence que Dieu est Dieu et que tout est bien. Elle est lumière d’aurore: lumière qui a déjà gagné le combat contre les ténèbres, mais la nuit est encore là. Pourtant, le Christ notre Paix atteste déjà au cœur de chacun: «Mon fils, ta foi t’a sauvé, va en paix» (Lc 8, 48). Accepte la vie, accepte le monde, accepte tes frères, «comprenant en un éclair que tout est bien», parce qu’au fond, oui au fond, il n’y a que Dieu. Et Dieu est Amour.