Homélie du 7 septembre 2003 - 23e DO

Parole de vérité

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Ce qui se passe en Irak est bouleversant, car nous pressentons que le malheur de ce pays, qui fut à la racine de la culture et de la civilisation, est un malheur universel. Hier, la dictature d’un clan et, maintenant, dans les grands centres de pèlerinage, la massification qui tue la conscience sont la figure d’une humanité sourde qui ne sait plus parler clair et juste. Il en va de même dans notre société d’abondance: Pourquoi n’avoir pas entendu la détresse de ces vieillards abandonnés et oubliés, pourquoi notre impuissance face aux enfants sans éducation, pourquoi notre silence à propos des femmes soumises et battues? Oui, notre humanité est sourde et elle ne fait que bredouiller. Ce n’est pas ailleurs, c’est en nous, comme nous le voyons chaque jour dans la vie de couple, de famille ou de voisinage, quand la parole fait défaut et que naît la violence. Faute de s’écouter et de se parler, entre hommes et femmes ou entre générations, viennent le mutisme et la séparation.

Aujourd’hui, Jésus donne à un homme d’entendre et de parler (Mac 7, 31-37). L’évangéliste ne nous dit pas son nom, pour que cet homme puisse représenter l’humanité privée de parole, faute de pouvoir entendre. Jésus opère quelque chose comme une nouvelle création, car les gestes par lesquels il a guéri rappellent ceux du créateur modelant l’humanité à son image et ressemblance. Écouter et parler, tels sont les actes fondateurs de l’humanité.

Écouter! Quoi de plus rare? S’il y a de terribles carences physiologiques qui empêchent d’entendre, il est plus universellement et plus sournoisement une difficulté d’écouter.

Il y a écoute et écoute. S’il y a des écoutes heureuses, il y a hélas des écoutes mortifères. S’il y a l’écoute amoureuse, il y a aussi celle du chef qui commande ou de l’administrateur qui classe. S’il y a l’écoute du poète et de son chant, il y a celle du maître qui examine. La différence entre ces écoutes vient de ce que l’écoute vraie laisse advenir l’autre en ce qu’il est, en son profond désir.

Écouter, quoi de plus difficile? Écouter, ce n’est en effet pas seulement percevoir des sons, des mots ou des phrases, mais laisser exister un autre. Aussi, pour écouter, il faut commencer par ouvrir en soi un espace pour que l’autre puisse s’exprimer. Il faut déchirer une enveloppe de suffisance – croire tout savoir – et se laisser surprendre par la vérité d’autrui.

La difficulté est radicale, parce qu’entre l’écoute et la parole, il y a intrication: comment parler si personne n’est là pour écouter? Comment écouter si personne n’est là pour parler? Est-ce un cercle infernal? Non, mais l’exigence d’une relation vraie telle dont le lieu est l’amour. C’est ce que Jésus fait: il va au devant de cet homme pour accéder à l’intimité de son être marqué par le malheur. Et comme il ne peut lui parler, il fait les gestes d’une nouvelle création.

Écouter, mais aussi parler! Là encore, il y a parole et parole. Il y a des paroles en l’air qui occupent le temps, masquent le vide et tuent le silence. Il y a les paroles d’experts qui exposent crûment la vérité. Il y a les paroles politiques ou religieuses qui font briller des illusions. Mais il y a la parole humaine, la vraie parole. Elle n’est pas faite seulement de mots, mais de toute la vie. Car la parole est humaine quand elle assume la vie entière: le corps et l’âme, le désir et la joie, la tristesse et la ferveur, le souci de l’avenir et confiance, la responsabilité et la liberté intérieure… Or de telles paroles sont rares. Combien d’enfants sont à jamais marqués parce qu’ils n’ont jamais entendu de parole vraie, parole de père, parole de mère, parole fraternelle? Combien d’élèves et d’étudiants subissent des leçons et n’entendent jamais une parole qui témoigne du goût d’apprendre et de savoir? Combien de citoyens subissent des discours et n’entendent jamais ce qui devrait leur dire la grandeur de leur appartenance à la société? Oui, la parole humaine, vraiment humaine, est rare, c’est-à-dire parole qui ne rompt pas, n’impose pas, ne survole rien; elle peut habiter la présence, l’accueil et le lien réciproque. Une telle parole, née de l’écoute, est un acte d’amour. Sans cet amour, il n’arrivera jamais que les sourds entendent, que les paralysés se mettent en marche et que les sans-voix se mettent à parler selon la promesse de Dieu exprimée par Isaïe (Is 35, 4-7).

Oui, ce que Jésus a fait devant tous en guérissant cet homme qui ne parlait pas est une leçon pour ses disciples qui doivent poursuivre son œuvre. Au seuil de la nouvelle année scolaire, en ce temps de rentrée, nous ne pouvons pas ne pas nous demander ce qu’il en est de notre manière d’écouter et de parler, de donner la parole et de recevoir la parole; nous ne pouvons pas ne pas nous demander comment faire pour que chacun s’éveille et grandisse. Nous travaillerons de tout notre cœur pour que les enfants et les jeunes accèdent à l’écoute et au pouvoir de parler. Et plus largement, au fil des jours, nous écouterons pour naître à la fraternité.

Pour ma part, si je vous parle, ce n’est pas pour développer des idées, mais pour que la graine qui est en chacun de nous puisse devenir un arbre.