Homélie du 30 mars 2018 - Vendredi saint : la Passion du Seigneur

Au pied de la croix, dans le silence, une fleur pousse

par

fr. Gilles Danroc

Il est grand le mystère de la foi !
Frères et sœurs, l’heure est venue de proclamer la mort de Jésus.
Il est grand le mystère de la Croix, ce mystère qui, seul, ouvre le passage vers la Résurrection.
Il est grand le mystère de la foi car le Crucifié-Ressuscité est le seul qui oriente définitivement notre vie et l’humanité tout entière vers le Royaume « où Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 28), dans le respect total de la personne que je suis, de l’enfant de Dieu qui a été plongé dans la mort de Jésus pour ressusciter avec lui.

Proclamer la mort de Jésus commence par l’écoute radicale de la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ que nous allons entendre. Ne cherchez pas d’abord à comprendre, ne faites pas écran à ce récit en le calibrant : laissez-vous faire par la Passion ! Je vous propose de devenir une page blanche sur laquelle va s’imprimer ce récit. Puis, dans cette célébration, de déposer cette page au plus profond de votre intimité à l’intérieur. Ce sera le socle solide de votre Salut, et quand la tempête et la mort même voudront vous emporter, vous précipiter dans les bas-fonds, vous pourrez en tous les cas donner un coup de pied sur ce fond pour rebondir en vie.
Socle du Salut : car la Passion du Christ nous révèle jusqu’à quelle profondeur Jésus est descendu par amour pour nous, afin de nous arracher à tout ce qui nous conduit à une mort définitive. Seul l’amour pouvait aller jusqu’au bout d’une telle épreuve. La profondeur de l’amour du Christ manifesté en sa Passion est l’unique réponse au mystère du mal.
Pour nous sauver, Jésus a ouvert une brèche dans la mort, un passage vers la vie, car la mort n’est plus le dernier mot de la vie.
Pour nous, vivre c’est recevoir la vie de nos parents, et premièrement de Dieu. Vivre c’est accueillir la vie et lui donner un visage unique, celui de chacun des vivants. Recevoir pour consentir !
Pour nous, être sauvé c’est accueillir le Salut que le Christ nous donne par sa Croix. C’est consentir à vivre de la volonté du Père qui l’a envoyé, « non pour condamner le monde mais pour que le monde soit sauvé » (Jn 3, 16-18). Consentir librement à la Croix, est-ce simplement possible ? Or, c’est à ce prix que Jésus se révèle le sauveur du monde. Il n’est pas sauveur par lui-même, comme un général revenant victorieusement du combat. C’est au matin de Pâques que sa victoire est manifestée « car Dieu a ressuscité celui que vous avez crucifié et il l’a fait Seigneur et Christ ! » (Ac 2, 36-37). Seule la splendeur de la Résurrection peut nous faire regarder en face la laideur du monde.
Ainsi Jésus se révèle Christ, sauveur du monde, en deux temps intrinsèquement liés l’un à l’autre.
Le Jeudi saint, Jésus est l’acteur de notre Salut : il réalise le don de sa vie lors de la dernière Cène, il fait le don du lavement des pieds à ses disciples, car sa vie s’atteste dans l’amour que nous avons les uns pour les autres. Jusqu’à la trahison de Judas qu’il a communié avant de le laisser partir dehors dans la nuit, Jésus réalise ce qu’il a prêché : « Ma vie, nul ne la prend mais c’est moi qui la donne » (Jn 10, 18).
Mais dans la nuit, Jésus éprouve l’angoisse, au ravin du Cédron. À Gethsémani, à l’extrême de sa volonté, il consent à la volonté du Père en éprouvant qu’elle n’est qu’amour. Dès lors, Jésus subit sa Passion.

Le récit du Vendredi commence avec le baiser de Judas et l’arrestation de Jésus. Dès lors, il n’est plus acteur : il est menotté, ligoté, jeté dans un cachot, présenté aux trois pouvoirs qui s’entendent pour mettre à mort un innocent – Caïphe, grand prêtre, Pilate, gouverneur, et la foule manipulée –. Pierre et Judas se tiennent sur le devant d’un récit où Jésus est crucifié entre deux virgules, sans discours, sans décor. Le Vendredi, Jésus s’efface devant la violence ordinaire de la banalité du mal. Parce qu’elle est aussi passivité, la Passion est passage. Nous n’aimons pas la passivité, tant notre culture s’auto-glorifie de sa capacité à transformer le monde. Nous pourrions suivre un sauveur superman, l’épée à la main, galvanisé par un gourou, et pourfendre tous les Malchus du monde. Et combien de fois le Christ a-t-il été perverti en sauveur de haine, détruisant ses ennemis ou plutôt les ennemis que nous nous forgeons ! Saurons-nous un jour entendre qu’il nous enjoint de remettre notre épée au fourreau ?
Jésus se tient en retrait de la ligne rouge de l’action humaine car, au-delà de cette ligne, l’action risque de devenir violence inhumaine. Dans l’action, l’homme peut manifester son inhumanité en tuant un autre que lui par choix de méchanceté, de cruauté ou de lâcheté. L’animal n’agit pas ainsi, il tue par nécessité et non par méchanceté.
Comme le bain révélateur d’une photo argentique, la Passion de Jésus révèle que l’homme, et lui seul, peut devenir inhumain. Dans sa liberté magnifique, l’homme peut choisir de donner la mort à un autre que lui. La beauté du monde peut devenir l’enfer de la laideur. Et c’est exactement ce qui se passe dans l’agitation du Golgotha, cette colline médiocre à l’écart de la ville où trois croix sont plantées. Car les hommes ne savent pas ce qu’ils font (Lc 23, 34).
Le corps ballotté, lacéré, impuissant de Jésus est la trace infiniment fragile qui divise la liberté humaine entre l’humain et l’inhumain, entre l’amour et la haine, entre la violence et la paix. Extrême audace de saint Paul, lui l’acteur de la violence fanatique et persécutrice, littéralement renversé par le Ressuscité au chemin de Damas : « Sur la croix, il a tué la haine. Il a fait la Paix par le sang de sa croix » (Ep 2, 14-18).

Le corps tuméfié, lacéré, écrasé et désormais cloué au bois laisse échapper les sept paroles du Christ en croix, écho de sens des sept sacrements du Salut au moment où Jésus rouvre l’axe terre-ciel que notre péché avait fermé – en ouvrant les bras pour attirer l’humanité tout entière dans la vraie vie qui est la charité.
Jeudi, Jésus a tout fait. Vendredi, il a tout dit afin que tout soit accompli.
Vous allez entendre dans le récit de saint Jean, la deuxième parole du Christ en croix : elle est pour nous ce soir. Élevé de terre, Jésus se tourne une dernière fois vers la terre. Dans ses yeux épuisés, en un dernier regard d’infinie tendresse, il voit la douceur intégrale de sa mère, debout et non pas effondrée, transpercée de douleur, impuissante et pourtant debout au plus près de lui. Il voit saint Jean et te regarde. Et il le/te donne à sa mère pour que tu protèges cette douceur intense qui seule te rend humain, en qui seule peuvent être enfantés les enfants de Dieu. Marie te reçoit et t’enfante à la douceur. Laisse-toi faire par cette Passion.
Et ce soir, comme le secret de ta vie, tu pourras contempler à l’intérieur l’une des premières représentations de la Croix peinte sur terre cuite : elle se détache, sobre, sur fond ocre et orangé, désertique. À l’aplomb du cœur transpercé, pousse en silence une petite fleur bleue. Et cette fleur, dans ce silence, c’est toi.