Homélie du 25 décembre 2005 - Jour de Noël

« … pour que l’homme devienne Dieu »

par

fr. Serge-Thomas Bonino

«Noël» vient de Nativité qui veut dire naissance. Nous fêtons aujourd’hui une naissance mais une naissance qui, à a vérité, ressemble étrangement à un mariage. Oui, Noël est jour de noces. Aujourd’hui «l’Époux – le Christ – sort de la chambre nuptiale pour courir sa carrière» (Ps 18, 6); il se manifeste au monde celui en qui le Ciel a épousé la terre, celui qui scelle entre Dieu et les hommes l’alliance nouvelle et éternelle.

C’est que dans le sein de la Vierge, s’est réalisé un étonnant mystère: Dieu le Fils s’est fait chair. Le Verbe, qui dans l’éternité ne cesse de jaillir du sein du Père, a assumé une nature humaine. C’est-à-dire qu’il a pris un corps humain, une âme humaine et qu’il a communiqué à cette nature humaine sa propre existence, de sorte que tous deux – idéal du mariage – ne font plus qu’un seul être (Gn 2, 24). C’est pourquoi celui dont nous célébrons la naissance est à proprement parler l’Homme-Dieu. Un homme dont l’existence est l’existence même du Dieu Créateur. C’est un peu comme lorsqu’un rameau est greffé sur un arbre de nature différente. Le rameau, sans perdre sa nature originelle, vit de la vie même l’arbre qui désormais le porte. De même l’humanité de Jésus, greffée sur l’être même du Fils de Dieu, vit de la vie de Dieu. C’est la sève divine qui irrigue et féconde ce corps, ce cœur, cette âme de Jésus.

Mystère des noces, merveilleux échange: le Fils de Dieu reçoit une nature humaine et à cette nature il transfuse sa vie divine. Autant dire: il la divinise. En Jésus, Dieu et l’homme vivent dorénavant sous le régime de la communauté des biens. Sans confusion ni séparation. Sans confusion, parce que Jésus n’est pas un hybride, un surhomme ou un demi-dieu: il est pleinement Dieu et pleinement homme. Sans confusion, parce que la divinité n’a ni détruit ni absorbé l’humanité: le feu de la divinité descendu dans le buisson ardent de l’humanité ne l’a pas consumé mais bien transfiguré (cf. Ex 3). Sans confusion, mais sans séparation non plus, car, en Jésus, l’humanité ne se contente pas de coexister avec la divinité: elle est exposée à son rayonnement et c’est bien pour cela que Jésus «est le plus beau des enfants des hommes» (Ps 44). D’autant plus homme qu’il est vraiment Dieu, tant il est vrai que la divinisation accomplit la vocation profonde de l’homme, de tout homme.

Oui, chaque homme est appelé à devenir par grâce ce que le Fils de Dieu est par nature. Car si le Verbe s’est fait chair, c’est pour nous les hommes et pour notre salut. Si l’humanité de Jésus a bénéficié de cette grâce unique de l’union personnelle et parfaite à Dieu, c’est pour qu’à notre tour, en nous unissant à cette humanité de Jésus, nous entrions du même coup – par lui et en lui – en communion avec Dieu. Et c’est là notre salut, notre bonheur.

En effet, en Jésus «habite corporellement toute la plénitude de la divinité» (Col 2, 9). Comme la source qui jaillit met à portée de notre soif l’eau vive qui circule dans les profondeurs de la terre, Jésus, par son humanité, est au milieu de nous la source qui nous met en contact avec la vie divine. Son humanité est le Paradis nouveau d’où jaillissent les fleuves de l’Esprit (Gn 2, 10). Aussi l’homme de désir qui vient à Jésus étanchera sa soif: il recevra cette vie pleine, dense, riche, cette vie éternelle dont le désir travaille notre cœur, tout simplement parce que seule cette union à Dieu qu’est la vie éternelle peut combler le désir d’infini que Dieu a lui même déposé dans notre cœur.

En effet, quiconque vient à Jésus, par la foi et par l’amour, prend part à sa plénitude et devient «participant de la nature divine» (2 P 1, 4). Il devient fils dans le Fils. Grâce de l’adoption filiale. Grâce de la divinisation «Dieu s’est fait homme, répètent les Pères, pour que l’homme devienne Dieu».

Devenir Dieu? Illusion infantile de l’humanité, diagnostiquent certains. Ceux qui voudraient que l’homme borne son ambition à cultiver son jardin et dont toute la sagesse consiste à cueillir le jour présent. D’ailleurs, disent-ils, dans la Bible elle-même, n’est-ce l’antique serpent, l’ennemi juré du genre humain, qui fait miroiter à nos premiers parents ce désir fou: «Vous serez comme des dieux» (Gn 3, 5)? À quoi, je réponds que le péché n’est pas de vouloir être comme Dieu, puisque c’est précisément ce que Dieu veut pour nous. Non, le péché c’est de vouloir s’emparer comme d’une proie de la condition divine. Le péché est de croire que la divinisation ne peut se faire que contre Dieu, qu’elle est le fruit d’une conquête arrachée à un Dieu malveillant et jaloux. Bref, de s’imaginer que l’homme ne s’accomplit qu’en rejetant Dieu. Erreur tragique, puisque, tout au contraire, l’homme n’épanouit jamais davantage son humanité que lorsqu’il s’ouvre au don de Dieu, se laisse diviniser par lui, et devient, dans le Christ, une pure «louange de gloire de sa grâce» (Ep 1, 6).

«- Halte-là, mon Père, revenez sur terre! Tout cela est bien beau, mais, disons-le, plutôt démoralisant, car enfin quel rapport entre cette vocation sublime de l’homme à la divinisation et ma vie concrète? Moi, dites-vous, quand je regarde lucidement mon existence, je n’ai guère l’impression d’être divinisé. Je ne vois guère, dans le meilleur des cas, que de l’humain très humain. D’ailleurs l’homme n’en demande pas tant: projets à court terme et petites combines, voilà toute la vie!»

– Mon cher frère, c’est peut-être que tu regardes mal. Prends plutôt exemple sur les bergers. À coup sûr, c’est de l’humain très humain qu’ils voient dans la crèche. «Un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une mangeoire». La faiblesse, la fragilité, l’insignifiance, la nuit. Et, pourtant, si leur cœur est tout brûlant au dedans d’eux en présence de cet enfant, c’est qu’ils ont comme intériorisé la grande lumière qui, un si bref instant, a traversé leur nuit. C’est qu’ils gardent en mémoire la douce mélodie des anges. Et c’est cette mélodie et c’est cette lumière qui leur donnent de voir les choses comme elles sont vraiment, de reconnaître en cet enfant si ordinaire «le Sauveur qui est le Christ Seigneur».

Cette lumière, c’est la foi. Et c’est cette même foi qui nous permet dès maintenant, à toi et à moi, de regarder nos vies pour ce qu’elles sont vraiment: non pas un chaos absurde, sans queue ni tête, d’événements médiocres ou banals, mais une histoire, une histoire sainte, celle d’un mystérieux enfantement, d’une nativité. Dans la chrysalide de cette vie, Dieu tisse en moi cet être de lumière que je serai un jour dans l’éternité. «Dès maintenant nous sommes enfants de Dieu» (1 Jn 3, 2), mais c’est dans le secret. Notre identité profonde reste encore voilée à nos propres yeux, même si, ici ou là, nous en percevons parfois quelque effet: cette confiance en Dieu qui ne nous quitte pas, même dans les épreuves, cette espérance inoxydable qui nous fait tenir malgré tout, ces petits actes d’amour vrai du prochain… Tout cela atteste que le Père est à l’œuvre: aujourd’hui, il engendre en moi son Fils (cf. Ps 2, 7), aujourd’hui, il façonne en moi l’homme nouveau à l’image et à la ressemblance de son Bien-aimé. Aussi, quand nos yeux s’ouvriront aux clartés de l’éternité, quand nous regarderons notre vie à la pleine lumière de Dieu, alors, comme le patriarche Jacob sortant de son songe, nous nous émerveillerons: «Le Seigneur était là et moi je ne le savais pas» (Gn 28, 16). Ou si peu.