Homélie du 25 décembre 2021 - Nativité du Seigneur, Jour de Noël

Prier devant la crèche : visible et invisible

par

fr. Éric Pohlé

Vous êtes venus, frères et sœurs, vous approcher du silencieux et doux mystère d’un petit Enfant qui vient de naître. La crèche est là, habitée, elle nous rappelle et nous fait voir le premier logis où Dieu sur notre terre se fit notre hôte. Elle illumine et du fond de la nuit, une lumière nouvelle s’allume en elle que rien ne peut retenir. Il nous faudra, frères et sœurs, rester là auprès de la très sainte crèche pour y devenir nous-mêmes enfants du Dieu Très-Haut. Là, le Christ, déjà, ouvre les bras : comme plus tard sur la croix, il y fait œuvre d’amour.

Son cœur, le cœur de Jésus, est comme de la cire, il se fond dans ses entrailles (Ps 21, 14) car l’amour est plus fort que la mort et brûle plus ardemment que le soleil de midi. Il brûle pour vous ; et plus vous le contemplez des yeux de votre cœur, plus son cœur se fond et se répand dans le vôtre. La seule réponse de Dieu à nos pauvres sentiments d’amour à son égard est cette communication totale et réelle de lui-même en nous.

Regardez la crèche pour que l’Enfant Dieu grandisse en vous : qu’il s’y forme avec les traits de cet enfant que le Prophète nous apprend à appeler « Conseiller merveilleux, Dieu fort, Père à jamais, Prince de la paix » (Is 9). Oui, tout en le regardant laisser-le naître et vivre en vous pour devenir vous-mêmes des ouvriers de cette paix divine.

Profitons largement de ce que l’Église a discerné : l’homme rencontre Dieu invisible lorsqu’il regarde avec une foi libre et sincère le visage du Christ enfant tel qu’il apparaît dans l’image d’une petite figure d’argile ou de cire ou encore sous le pinceau d’un peintre ou d’un enlumineur. Un tel visage pour nous sera le langage le meilleur pour nous dire quelque chose de cette Lumière que seul un aigle peut regarder en face : car en ce matin de Noël Jean l’évangéliste nous parle, celui que l’inspiration élève jusqu’aux plus hautes régions d’intelligence et de contemplation : « Au commencement était le Verbe. » Aucun évangile, cependant, ne peut subsister séparément : nous ne pouvons séparer ce texte de ceux de saint Matthieu, saint Marc et saint Luc.

La crèche n’est pas le décor provisoire de touchants souvenirs du temps de l’enfance et des fêtes de jadis, elle n’est pas, non plus, le chiffre d’un message secret et réservé à quelques initiés. Elle n’est pas l’illustration d’une histoire passée, elle n’est pas le mythe d’un renouvellement du monde, elle est pour nous le lieu d’une conversion c’est-à-dire d’une naissance, une naissance d’en haut, qui se réalise dans la ferveur et le silence de la contemplation.

« À tous ceux qui ont reçu le Verbe, c’est-à-dire à tous ceux qui ne se sont pas fermés au message de paix et de justice venant d’en haut, ou disons encore à tous ceux qui ont reçu dans leur cœur, leur esprit et leur âme, l’enfant que leur donne Marie, Dieu a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Ils ne sont pas nés du sang ni d’une volonté charnelle ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu. »

Naître de Dieu : indispensable vocation de toute existence humaine, nous la réalisons lorsque dans le silence nous laissons la vieillesse du monde en nous contempler l’éternelle nouveauté du Verbe fait chair.

Oui, lisons de près l’Évangile, et relevons le lien profond qui unit ces deux mystères :
« Ils ne sont pas nés du sang…, ils sont nés de Dieu. Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous. »

Telle est la nouvelle naissance de chacun de nous dans la naissance du Verbe : comme il a voulu se faire chair, c’est-à-dire entrer dans le temps, se laisser emmailloté par des langes, il veut encore prendre chair en nous. D’abord il a pris notre corps et ses faiblesses, tout, à l’exception seule du péché ; aujourd’hui il entre dans notre chair marquée par le péché pour de l’intérieur annuler nos dettes et remporter une victoire définitive.

Seuls les sacrements réalisent parfaitement en nous cette naissance nouvelle — n’est-ce pas le jour approprié pour former le vœu de participer aux sacrements de plus en plus ? — mais se pencher auprès de la crèche, y demeurer, y habiter, entretient la grâce de ces sacrements, la réveille comme on fait en remuant les cendres d’un feu qui faiblit ou même paraît mort. Devant le monde qui oublie qu’il trouve sa joie dans une espérance allant plus loin que l’horizon humain, l’Église a le devoir de présenter la beauté et la lumière de ces crèches, de sa liturgie et de ses chants : les voyant, les hommes pourront se laisser toucher par le visible, et nous aurons à les accompagner par notre prière jusqu’à l’Invisible.

Il est fragile le petit Enfant que nous avons déposé cette nuit dans la crèche : petite figure d’argile ou de cire, il ne pourrait rester trop longtemps dans un monde marqué par la force et la violence. S’il est de cire, le feu peut le faire disparaître.

En vérité, il ne craint rien de tout cela : même il le désire, il est venu parmi nous pour vivre une passion pleine de notre violence pour nous libérer. Il est venu rallumer notre amour des biens invisibles, il désire avant tout que notre amour de Dieu reprenne vigueur, s’échauffe et brûle : alors il sera entré tout entier et tout puissant dans notre cœur ardent.
Tel est le désir de Jésus : nous contemplons sa présence et le voyant déposé dans la « maison du pain » nous y communions.

À genoux auprès de la crèche comme si nous étions accroupis auprès d’un feu, remuons les braises de notre humanité ensommeillées en adorant le divin Enfant : il est la Lumière qui brille dans les ténèbres. Choisissons une nouvelle fois et solennellement de ne pas faire un pas en ce monde qui ne soit éclairé de cette lumière. Amen.