Homélie du 12 septembre 2010 - 24e DO

Questions de préférence

par

fr. Serge-Thomas Bonino

Qui est le préféré de maman? Qui est le chouchou de papa? Voilà la question qui tue. La question qui pourrit les relations familiales, qui détruit la fraternité. Et quand je dis «la question qui tue», ce n’est une figure de style. La jalousie est mortelle. Elle porte en elle le désir pervers que disparaisse celui dont je suis jaloux, sous prétexte qu’il me vole l’amour qui m’est dû. Voyez Caïn et Abel. Deux frères. Caïn, l’aîné, est le chouchou de sa mère Ève, au point qu’elle semble tenir Abel pour quantité négligeable. C’est pourquoi Dieu, qui, lui, est juste, rétablit l’équilibre. Il accueille favorablement les offrandes d’Abel et dédaigne celles de Caïn. Caïn, dit le livre de la Genèse, «en fut très irrité et il eut le visage abattu» (Gn 4, 5). Lui, l’enfant gâté, le préféré, s’aperçoit qu’il n’est pas le centre du monde – son frère Abel existe aussi! Alors Caïn fait la tête. Il boude. Dieu, comme le père dans la parabole, sort au-devant de cet aîné et tente de le raisonner: «Pourquoi es-tu irrité?? Si tu es bien disposé, tu pourras relever la tête.» (Gn 4, 6). Mais rien n’y fait. Le poison de la jalousie poursuit son &œuvre de mort: Caïn tue son frère Abel.

Et ce n’est qu’un début! Le début d’une série interminable de conflits entre frères qui jalonnent l’histoire sainte. La Bible veut montrer par là que la rivalité entre frères (ou entre sœurs), la jalousie, le démon de la comparaison, sont une des sources majeures de la violence qui détruit tout. Isaac et Rébecca ont deux fils. Ésaü, l’aîné, le chasseur, est le préféré de son père, mais Jacob, le cadet, l’homme tranquille, est le préféré de sa mère (Gn 25, 27-28). Tout au long de leur vie – et déjà dans le ventre de leur mère (Gn 25, 22) -, ces deux jumeaux ne cessent de s’affronter, par force ou par ruse. Apparemment Jacob n’a pas compris la leçon puisque, devenu père à son tour, il favorise honteusement son fils Joseph par rapport à ses frères. Car, hélas, la jalousie dans la fratrie a parfois des fondements objectifs dans le comportement injuste des parents. Jacob, dit l’Écriture, «aimait Joseph plus que tous ses autres enfants, car il était le fils de sa vieillesse – le petit dernier -, et il lui fit faire une tunique ornée. Ses frères […] le prirent en haine, devenus incapables de lui parler amicalement» (Gn 37, 3-4). Nous connaissons la suite…

Mais allons jusqu’au bout de ces vieilles histoires. Car, au fond, elles finissent bien. Ou plutôt, elles nous assurent qu’il existe un chemin pour sortir de la spirale mortelle de la jalousie. Voyez Ésaü. On ne retient d’ordinaire d’Ésaü que son rôle peu flatteur de benêt berné pour un plat de lentilles (cf. Gn 25, 29-34) ou sa réputation de roi des poilus, roi des velus. Mais Ésaü sait aussi avoir de la classe. En effet, contre toute attente, il pardonne à son frère. Et Dieu sait qu’il y avait matière! Pourtant, il renonce à lui rendre la monnaie de sa pièce. Alors que Jacob se présente à lui craintif et tout tremblant – lui, le roi des entourloupes, n’a pas la conscience bien tranquille! -, «Ésaü, courant à sa rencontre, le prit dans ses bras, se jeta à son cou et l’embrassa en pleurant» (Gn 33, 4). Ce qui évoque, bien sûr, le comportement du père de la parabole. Plus tard, Jacob, lui aussi, comprendra que chacun de ses fils doit avoir du prix à ses yeux. Et il acceptera de laisser partir Benjamin, son préféré n° 2, pour sauver ses autres fils (cf. Gn 43). Et, au terme d’un long parcours de conversion, nous constatons que les frères de Joseph, ceux-là même qui l’avaient vendu, sont prêts à donner leur vie les uns pour les autres (cf. Gn 44). C’est une famille réconciliée qui s’installe en Égypte.

Mais venons-en aux deux frères de notre parabole. La parabole que j’appellerais volontiers la parabole des deux frères qui n’ont rien compris à l’amour du père. Il y a en effet deux types de pécheurs, c’est-à-dire deux types de personnes qui s’éloignent de Dieu. Il y a le pécheur «gros grain», celui qui sacrifie l’amitié un peu abstraite de Dieu à l’attrait plus concret des plaisirs terrestres. C’est le fils cadet. Il quitte son père pour faire sa vie, concrètement pour faire la bringue. Ce n’est pas très glorieux. Mais, grâce à Dieu, l’homme est ainsi fait qu’il ne peut pas, à un moment ou à un autre, ne pas ressentir le vide abyssal de cette course aux plaisirs. Et c’est ce qui le sauve.

Et puis il y a le pécheur «subtil», dont le fils aîné est le parfait modèle. Chez lui, les apparences sont sauves. Il n’a pas quitté la maison. Il a travaillé dur. Et jamais, souligne-t-il, il n’a transgressé le moindre des commandements du père. Bref, le fils parfait et fier de l’être. Et voilà que le retour du cadet va faire s’écrouler cette belle façade. Il devient clair que, s’il n’a jamais quitté son père géographiquement parlant, il en est on ne peut plus éloigné dans son cœur! Il a travaillé, certes, mais il a travaillé avec un esprit de mercenaire, non pas comme un fils. Il a voulu mériter comme un droit la reconnaissance du père. Il s’est épuisé à lui prouver (ou à se prouver) qu’il était meilleur que son frère et qu’il avait donc le droit d’être plus aimé. Il n’a rien compris! L’amour du père n’est pas un droit à conquérir. C’est un cadeau. C’est gratuit. Et la vraie récompense, celle que l’aîné n’a pas su voir, c’est d’être avec le père: «Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi». Mais, en fait, ce que veut l’aîné, ce n’est pas la relation filiale au père. Ce qu’il veut – comme son cadet – c’est sa part d’héritage, sonnante et bêlante. Un chevreau à moi, rien que pour moi! Car c’est mon droit! Quelle tristesse pour le père! «- Il y a si longtemps que tu es avec moi et tu ne me connais pas. Tu n’a pas compris que l’amour ne s’achète pas. Tu n’as pas compris que mon désir le plus profond, ce que j’attends de toi, c’est que tu aimes ton frère de la même manière dont moi je vous aime, toi et lui. Mais comme tu ne sais pas être fils, tu ne sais pas non plus être frère.»

L’Évangile ne dit pas ce qu’il advient du fils aîné. Mais il est clair que son mal est plus profond que celui du cadet, et, par suite, la guérison plus difficile. Car si le cadet, les oreilles basses, se met en marche vers la maison du Père, l’aîné, lui, ne bouge pas. Il est comme paralysé, figé dans son orgueil. Il se ferait plutôt hacher menu que de céder aux prières de son père, tant il est persuadé d’être dans son droit. Mais, grâces à Dieu, il y a la parabole de la brebis perdue! Là, le berger n’attend pas le retour de la brebis. Il lui court après. Il la prend bon gré mal gré sur ses épaules et la ramène au bercail. Vincit gratia Dei. La grâce de Dieu est plus forte que nos obstinations.

Concluons: Dieu a-t-il des préférés? Réponse: oui. Il a un préféré: c’est Jésus. «Voici mon fils, mon bien aimé, en qui j’ai mis tout mon amour» (Mt 3, 17). Mais ce Préféré-là connaît le cœur du Père. Il sait que l’amour dont lui-même est comblé n’est pas un privilège à savourer en privé mais une invitation à partager cet amour avec d’autres. Voilà pourquoi Jésus livre sa vie pour nous. Voilà pourquoi, il nous communique son esprit d’amour qui fait de nous des frères, ses frères et il devient ainsi «l’Aîné d’une multitude de frères» (Ro 8, 29). Tous des préférés, tous des frères en Jésus-Christ, parce que tous nous sommes fils d’un même Père qui n’est qu’Amour.