Homélie du 1 novembre 2013 - Fête de la Toussaint

Questions sur la sainteté

par

fr. Gilles-Marie Marty

Toussaint … il n’existe aucun autre mot qui soulève autant de questions.

Tous ces gens vêtus de blanc, qui sont-ils et d’où viennent-ils ? C’est la première question, posée par un Ancien au voyant de l’Apocalypse, et qui s’adresse à nous maintenant.

Alors, que répondriez-vous? Est-ce que vous botteriez en touche comme fit le voyant? Ou bien est-ce que vous oseriez répondre ce que vous pensez probablement, à savoir que ces gens vêtus de blanc, ainsi que tous les saints et bienheureux fêtés aujourd’hui, paraissent bien lointains: ils sont d’ailleurs, de l’au-delà, alors que nous autres sommes d’ici, ici-bas. Cette grandiose mise en scène illustre sans doute notre espérance, mais notre quotidien en est très loin.

Tellement loin que nos activités et préoccupations présentes n’ont quasiment aucun rapport avec ces réalités futures.

D’ailleurs, ce livre de l’Apocalypse, étrangement, parle au passé pour décrire l’avenir, alors que nous sommes sans cesse dans le présent.

Mes frères, si vous ressentez ce sentiment d’étrangeté, surtout pas de fausse pudeur!

Cette fête a été instituée précisément pour ceux qui éprouvent ce sentiment, pour vous.

Poursuivons donc: après avoir entendu Jean dans l’Apocalypse, nous l’avons entendu dans sa Lettre, et là, il s’exprime au présent: dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu.

Oui, dès maintenant, ceux qui ont reçu le saint baptême, font déjà partie, de plein droit, de cette foule immense qui a lavé ses vêtements dans le sang de l’Agneau.

S’il en est ainsi, qu’est-ce que Dieu peut bien attendre de nous? Deuxième question?

Oh, Il n’attend pas un effort d’imagination qui nous transporterait dans un monde que nos petits esprits sont absolument incapables d’imaginer.

En revanche, Il attend une attestation simple et sincère: que nous reconnaissions être ses enfants.

C’est tout mais cela pose un problème, puisque se reconnaître enfant de Dieu, c’est-à-dire croire en Jésus-Christ, c’est par le fait même vouloir entrer dans son Royaume.

Or la charte du Royaume des Cieux, ce sont les Béatitudes.

Mais à peine les a-t-on entendues que notre esprit se sent courbaturé, écartelé, rompu!

Car ce qui est demandé, c’est de vivre dans ce monde rude et tortueux, où l’homme est trop souvent un loup pour l’homme, de se conduire ici-bas avec la charité d’en-haut.

Ce grand écart permanent est-il possible? Gandhi disait que le plus émouvant du christianisme, c’est les Béatitudes, « un idéal unique dans l’histoire de l’humanité ».

C’est gentil, mais terrible car le propre d’un idéal, c’est de ne jamais devenir réalité…

D’où notre 3ème question: les Béatitudes sont-elles un idéal ou une réalité?

Elles sont un idéal, mais elles sont d’abord une réalité!

Réalité car celui qui les prononce les a lui-même pleinement vécues. Elles dessinent d’ailleurs son portrait:

Heureux es-tu, Jésus, toi le Pauvre de cœur, car le Royaume des Cieux t’appartient

Heureux es-tu , Jésus, doux et humble, car tu as obtenu la terre promise en héritage

Heureux es-tu, Jésus, qui a pleuré sur Jérusalem, car tu as été abondamment consolé

Heureux es-tu Jésus, qui a eu faim et soif de justice, tu es éternellement rassasié

Heureux es-tu, Jésus, persécuté, insulté, calomnié, mis à mort: le Père t’a récompensé par ta résurrection glorieuse et t’a donné le nom au-dessus de tout nom.

Les verbes sont au présent et non au futur car, en la personne du Christ, les Béatitudes sont déjà accomplies.

D’où la 4ème question: qu’est-ce qui prouve que cela vaudra aussi pour nous: les affligés seront consolés, les cœurs purs verront Dieu, les artisans de paix appelés fils de Dieu?

Réponse: la seule preuve est que c’est déjà le cas pour Jésus, et pour sa Mère et aussi pour tous les saints. La Toussaint en donne la certitude à ceux qui ont la foi. Pour les croyants, c’est une preuve en béton.

En effet, si les Béatitudes sont le portrait du Christ, elles sont aussi celui du chrétien. Tout ce que Jésus a vécu, il l’a fait pour que nous puissions l’imiter, et le vivre en lui, chacun selon la grâce reçue. C’est vraiment possible puisque lui-même veut le vivre en nous.

Les saints en sont une démonstration permanente et irréfutable, contraignante…

Mes frères, c’est une question de foi!

La sainteté nous dépasse de beaucoup, et pourtant elle est à notre portée!

Je dois le croire ou alors dire que Jésus est mort pour tous sauf pour moi!

Dernière question: au fait, que font les saints au Paradis?

La seule réponse autorisée se trouve dans la Bible, en particulier la 1ère lecture. Il n’y a rien à y ajouter sinon que seul peut saisir ces choses-là celui qui sait que l’être humain est ce qu’il admire et ce qu’il aime. Dis-moi ce que tu aimes, je te dirai qui tu es.

Ainsi, louer Dieu c’est devenir Dieu. C’est cela, le Paradis.

Et cela commence dès ici-bas, insensiblement, dans la foi.

Je termine sur une anecdote.

Un grand mystique grec, nommé Syméon le Jeune, qui vécut au Xème siècle, rapporte qu’il eut un jour une expérience de Dieu si forte qu’il crut que c’était le ciel et voulut tout lâcher pour y aller et retrouver cette joie inouïe. Alors il entendit une voix lui dire: «Syméon, si tu te contentes de cela, c’est que tu es un bien médiocre moine. Car la joie que tu as éprouvée, comparée à celle du Paradis, est un ciel peint sur une toile, comparé au ciel du firmament».