Homélie du 30 mars 2002 - Vigile Pascale

Qui donc est ressuscité?

par

fr. Henry Donneaud

Ressuscité? Ressuscité? Mais qui donc est ressuscité?

Enfin, mon frère, – me direz-vous, – n’avez-vous pas entendu ce que l’ange vient d’annoncer aux sainte femmes, dans l’Évangile: Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié; il n ‘est pas ici, car il est ressuscité, comme il l’avait dit (Mt 28, 5-6).

Oui, qui ne le sait, parmi nous, c’est Jésus qui est ressuscité en cette nuit; c’est Jésus que nous célébrons, victorieux de la mort; c’est lui dont le feu pascal, dehors, a déchiré la nuit de la mort; c’est lui dont la lumière brille maintenant du sommet de ce cierge pascal; c’est lui qui illumine toute l’Église, l’humanité nouvelle rassemblée autour de lui en cette nuit très sainte.

Mais enfin, est-ce bien tout? Qui donc est ressuscité en cette nuit? Jésus seulement?
N’avez-vous pas entendu l’Apôtre Paul: Nous avons été ensevelis avec le Christ par le baptême dans sa mort, afin que comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle (Rm 6, 4). C’est pourquoi, ensevelis avec le Christ lors du baptême, vous en êtes aussi ressuscités avec lui (Col 2, 12). Voilà bien le plus inouï, ce que nous avons finalement le plus de mal à croire: que nous soyons ressuscites nous aussi, bel et bien ressuscites avec lui.

Oh, me direz-vous, c’est là une manière de parler, une belle image, une exagération de théologien un peu excité. Restons sérieux: Jésus est ressuscité, d’accord, nous le croyons; maïs nous, ici, nous restons des hommes ordinaires, de pauvres hommes comme tous les autres. En ce soir, d’ailleurs, nous tâchons de nous réjouir, sincèrement, puisque l’Église nous y invite et que nous aimons Jésus, mais cela ne nous empêche pas de bailler, de chanter plus ou moins juste, de regarder nos montres. Bref, pas mal de médiocrité, et bien peu de résurrection.

Pourtant, il nous faut le dire, puisque l’Apôtre le dit; il nous faut le croire et le confesser hautement. Jésus n’est pas ressuscité seul. Il nous a ressuscites avec lui. Nous vivons avec lui de sa vie nouvelle de ressuscité. Jennifer, Julie, Julia, Antoine, vous venez de ressusciter, de renaître à la vie nouvelle. Et nous tous, en renouvelant les promesses de notre baptême, nous venons de raviver en nous la source de cette vie nouvelle. Cette nuit, nous ne célébrons pas seulement la résurrection d’un homme, fût-il Dieu incarné. Nous célébrons, par sa résurrection, en sa résurrection, l’irruption d’une vie nouvelle qui, par la foi, vient se répandre dans toute l’humanité. Depuis la résurrection de Jésus, tout homme qui s’unit à lui par la foi, devient participant de sa résurrection et de la vie nouvelle. Tout cela parce que Jésus, en son humanité, n’est pas seulement une personne, mais la tête d’un corps immense, tête de l’humanité nouvelle renée en lui par la foi. Voilà pourquoi Paul nous répète: Ensevelis avec le Christ lors du baptême, vous en êtes aussi ressuscités avec lui.

Et c’est bien là, pour nous, pauvres petits croyants, toute la difficulté, si obscure à nos yeux. Car dites-moi, cette vie nouvelle dont Paul nous parle, dont je vous parle, qui d’entre vous l’a jamais vue, qui l’a jamais touchée, palpée? Paul nous parle bien de sa bonne odeur, mais qui l’a jamais senti effectivement? Au sens propre, en effet, cette vie nouvelle est un mystère; en sa profondeur, elle nous reste imperceptible. Non seulement nous ne l’éprouvons guère, mais elle semble ne pas peser lourd face à la pesanteur de notre vie ancienne, face à la vie du vieil homme pécheur, celui qui se débat ici-bas dans la médiocrité. Que découvrons-nous, jour après jour, année après année, sinon que la peine, la douleur, le mal, le péché, collent toujours à notre peau, sans que nous parvenions à nous en défaire. Alors, qu’est-ce que cette résurrection? Paul rêve-t-il, nous abuse-t-il?

Eh bien, frères et soeurs, c’est justement pourquoi nous célébrons Pâques au milieu de la nuit. C’est justement pourquoi Jésus est ressuscité au cœur de la nuit, sans que nul n’en soit témoin. Cette vie nouvelle, en lui comme en nous, reste obscure à nos yeux terrestres. Ou plutôt, elle ne brille que dans l’obscurité, environnée d’obscurité, comme ce cierge pascal de Jésus, comme les multiples cierges de notre foi.

Tout comme seule la foi nous permet de confesser que Jésus est ressuscité, – car nul n’a jamais vu sa résurrection  – de même, seule la foi nous permet de confesser la vie nouvelle qu’il a répandue en nous à notre baptême, car cette vie nouvelle, nul ne l’a jamais vue. Elle reste cachée en Dieu, ou plutôt c’est par elle que nous tous, les croyants, nous restons pour l’instant cachés avec le Christ en Dieu. Comme le dit l’Apôtre: Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d’en-haut. Car vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec, le Christ en Dieu (Col 3, 1-3).

Nous voilà donc au cœur du mystère pascal, au cœur de cette sainte nuit de notre résurrection, lumière cachée dans notre obscurité, gloire cachée dans nos contradictions, joie cachée dans nos douleurs, sainteté cachée dans nos péchés, éternité cachée dans notre histoire. Voilà comment cette vie nouvelle, pour l’instant existe en nous. Elle ne fait que déchirer notre nuit comme une étincelle, la traverser comme un éclair insaisissable.

Mais ne nous y trompons pas, et n’ayons pas peur des mots. Il s’agit bien d’une résurrection, d’une vie vraiment nouvelle. Et si l’Église, aujourd’hui, donne parfois l’impression d’une bizarrerie archaïque, d’une relique fatiguée, c’est peut-être parce que nous, chrétiens, ne prenons pas assez au sérieux la réalité de notre résurrection, parce que nous n’accueillons pas assez profondément, en nous, le trésor de cette vie nouvelle. Car si notre vie nouvelle est insaisissable, cachée en Dieu, elle n’en est pas moins agissante en nous. Tout comme nos cierges, sans dissiper complètement les ténèbres qui les entourent, n’en répandent pas moins une vraie lumière, douce, vive et joyeuse, de même, la vie nouvelle, sans dissiper toutes les ténèbres du péché, n’en répand pas moins, au cœur de notre humanité, d’authentiques germes de vie éternelle.

Quels sont donc ces germes de lumière, à l’apparence si modeste, mais à la force invincible?

La lumière du désir. Si la grâce du baptême ne fait pas de nous des surhommes, impeccables et sans reproche, elle dépose un nous un désir de Dieu, un désir du bonheur éternel qui dépasse tous les désirs humains. C’en est fini des Enfers, du néant, des réincarnations et autre péripéties: Jésus a déposé en nous le désir de le rejoindre en sa vie bienheureuse, désir inouï et pourtant si pur, si vrai, si ardent. La sainteté ne fait pas de nous des conquérants surdoués, mais des hommes de désir, assoiffés de cette eau vive de l’amour divin et éternel que nous donne Jésus.

La lumière de l’espérance. S’il sait ne pas pouvoir s’appuyer sur ses propres forces, le chrétien sait qu’il peut compter sur Dieu, que Dieu lui donnera sans cesse et toujours l’aide dont il a besoin. Quelles que soient ses faiblesses, sa vulnérabilité, le chrétien possède la certitude que Dieu peut le sortir de toutes ses impasses, le relever de toutes ses chutes, le rendre finalement vainqueur de tout mal, car Jésus lui-même nous l’a dit: Gardez courage, j’ai vaincu le monde (Jn 16, 33). Ses sacrements et sa parole, sans cesse, sont à nos côtés pour nous guérir, nous fortifier et nous faire avancer.

La lumière de l’amour. Si le chrétien se sait incapable d’aimer parfaitement, d’aimer comme Dieu nous a aimés en son Fils, sans réserve, il sait aussi que l’amour est toujours possible, toujours vainqueur, toujours signe de la présence de Dieu. Même en butte aux contradictions, aux méchancetés, aux trahisons, il sait qu’il sera toujours gagnant lorsqu’il marchera sur le chemin de l’amour sans condition, à la suite de Jésus.

La lumière de la joie. La joie du chrétien, au cœur même des épreuves nocturnes, doit devenir comme la manifestation la plus limpide, la plus claire, la plus limpide de la vie nouvelle, la fleur qui rassemble toutes les couleurs variées de la grâce invisible.

Alors, frères et sœurs, qu’en cette nuit très sainte, la joie profonde de nos cœurs redise d’abord à nous-mêmes, non seulement que Jésus est ressuscité, mais que nous sommes ressuscites avec lui. Et qu’en la nuit de ce monde, la joie profonde de nos cœurs proclame au monde entier la beauté de notre vocation humaine, la vérité de l’Amour de Dieu, mort en notre chair pour que tout homme, dès maintenant, puisse vivre en son éternité.