Homélie du 14 mars 1999 - 4e DC

« Qui est aveugle ? »

par

fr. Élie-Pascal Épinoux

«En passant Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui demandèrent: Rabbi qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle?»

Qui est aveugle? Cet homme sans regard voué dès la naissance à la mendicité ou ces hommes qui ne portent même pas sur lui un regard de compassion? Qu’ont-ils vu les disciples du Rabbi de Nazareth? un homme? non! un cas d’école: qui a péché pour qu’il soit né aveugle? un pécheur, un réprouvé.

Qui est voyant? Cet homme sans regard voué dès la naissance à la mendicité

qui ne demande rien et laisse les doigts du Verbe l’enduire de boue comme il modela Adam

qui ne demande rien et laisse la voix du Verbe caresser son visage comme il éveilla Adam

qui laisse la boue de la corruption ensevelir les yeux morts de sa chair

qui laisse le seul regard pur de l’histoire déchirer sa nuit intérieure

et court droit dans les ténèbres à l’Envoyé?

ou ces hommes dont les yeux ne savent pas voir les signes ni les oreilles entendre les paroles?

eux ont vu la Samaritaine laisser sa cruche pour annoncer le Messie et ont entendu:

«ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin» (Jn 4, 34).

Eux ont vu se lever le paralytique de Bethzata et ont entendu proclamer:

«le Fils ne peut rien faire de lui-même qu’il ne le voie faire au Père; car le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait» (Jn 5, 19-20).

Eux ont vu le pain multiplié rassasiant les foules et ont entendu dire

«Telle est la volonté de mon Père que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour» (Jn 6, 40).

Quand donc comprendrez-vous que «tant qu’il fait jour il nous faut – vous et moi – travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde!»

«Les voisins et ceux qui étaient habitués à l’observer auparavant dirent alors:

«N’est-ce pas celui qui se tenait assis à mendier?»

Les uns disaient: «C’est lui» et les autres: Non, mais il lui ressemble».

Qui est aveugle?

Cet homme autrefois sans regard et qui apprend à déchiffrer le visage de chaque voix connue dans sa nuit?

Ou ces voisins dont les yeux sont incapables de le reconnaître car il n’est plus «l’aveugle», le pécheur, le réprouvé.

Qui est voyant?

Cet homme autrefois sans regard qui s’émerveille des visages qu’il découvre et qui confesse:

l’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue»

Je ne connais pas les traits de son visage seulement ses doigts sur mes yeux morts

«il m’a dit: Va-t-en a Siloë et lave-toi»

Je ne sais rien de lui que cette voix qui touche au fond du cœur

Alors je suis parti, je me suis lavé et j’ai recouvré la vue

Ou ces voisins dont les yeux sont incapables de voir en lui autre chose que son infirmité et donc sont incapables de s’interroger sur celui qui lui a ouvert les yeux?

Ephata! amis catéchumènes vos yeux ont été enduits de l’huile des catéchumènes et vous avez renoncé au mal:

Que se ferme votre regard marqué par le péché, oubliez ce que vous croyez percevoir des hommes et du monde

Bientôt coulera sur vous l’eau de l’Envoyé: vous verrez comme Dieu voit

Et nous frères et sœurs baptisés laissons l’aumône fermer notre regard de chair si prompt à juger et à condamner

Laissons le don rouvrir les yeux de notre corps pour voir notre prochain comme Dieu le voit dans l’amour et la compassion.

«On conduisit aux Pharisiens l’ancien aveugle et ils lui demandèrent comment il avait recouvré la vue.

Alors certains dirent: «Il ne vient pas de Dieu cet homme là puisqu’il n’observe pas le sabbat.»

D’autres dirent: «Comment un homme pécheur pourrait-il faire de tels signes?»

Qui est aveugle?

Cet homme autrefois sans regard incapable de lire les rouleaux de la Torah et qui confesse celui qui lui a ouvert les yeux: «C’est un prophète»?

Ou ces Pharisiens qui à force de lire et de relire, commenter et recommenter les préceptes de la Torah enferment Dieu dans leurs certitudes et ne savent plus reconnaître Celui qui fait les œuvres de Dieu?

Qui est voyant?

Cet homme autrefois sans regard qui a laissé briller dans la nuit de son cœur la Parole du Verbe et qui aujourd’hui peut lire l’œuvre de Dieu -. «Nous savons que Dieu n’écoute pas les pécheurs, mais si quelqu’un est religieux et fait sa volonté celui-là il l’écoute. Si cet homme ne venait pas de Dieu il ne pourrait rien faire».

Ou ces Pharisiens qui font répéter à l’ex-aveugle et à ses parents le récit de sa guérison sans entendre ni comprendre, condamnant la Lumière: nous savons que cet homme est un pécheur

et à l’illuminé: «de naissance tu n’es que péché et tu nous fais la leçon» et ils le jetèrent dehors.

Ephata! amis catéchumènes, les doigts du prêtre se sont glissés dans vos oreilles et vous avez renoncé au mal:

Que se ferment vos oreilles assourdies par le vacarme du monde, oubliez ce que vous croyez connaître même de Dieu et de sa Parole.

Bientôt coulera sur vous l’eau de l’Envoyé et l’Esprit gravera sa Loi dans votre cœur.

Et nous frères et sœurs baptisés laissons la prière engloutir notre cœur de pierre si prompte à s’emparer de l’Évangile pour nous auto-justifier.

Laissons le silence irriguer notre cœur de chair et raviver en nous la Parole de vie.

Jésus le rencontrant lui dit: Crois-tu au Fils de l’Homme?

      Il répondit: Qui est-il Seigneur que je croie en lui? Nouveau-né de la ténèbre à la lumière les yeux de son corps se sont ouverts Il a découvert le visage de ses parents et voisins, la parure du monde. Nouveau-né de la ténèbre à la lumière les yeux de son cœur se sont ouverts . Il a confondu les Pharisiens par sa lecture droite des œuvres de Dieu. Maintenant s’ouvrent les yeux de son âme à la contemplation du visage de l’Unique Tu le vois, Celui qui Te parles c’est Lui Il voit comme il a été vu Il parle à celui qui l’a fait naître par Sa Parole Il devient semblable à celui qui est toute transparence à celui qui l’a envoyé «Il se prosterna devant lui».

Ephata! amis catéchumènes les doigts du prêtre se sont posés sur vos lèvres et vous avez renoncé au mal

Que se ferme votre bouche à tous les vains bavardages de ce monde, oubliez tout ce qu’on peut dire du monde et au monde, des hommes et. aux hommes, de. Dieu et à Dieu.

Bientôt coulera sur vous l’eau de l’Envoyé, votre bouche confessera le mystère du Dieu Père, Fils et Esprit et votre «amen» accueillera le pain vivant descendu du ciel.

Et nous frères et sœurs baptisés laissons le jeûne assécher notre âme si prompte à se rassasier de ce qui n’est pas Dieu.

Laissons le vide et l’absence creuser en nous le désir:

«Quand irai-je et verrai-je la Face de Dieu?» (Ps 41, 3).