Homélie du 11 octobre 2020 - 28e Dimanche du T.O.

Qui est l’épouse ?

par

fr. François Daguet

Voilà une parabole connue, mais l’anomalie qu’elle recèle ne vous aura pas échappé. Une singulière anomalie pour décrire ce repas de noces. Il y est question d’un roi, de son fils, du mariage de celui-ci, du repas des noces, des invités, des serviteurs : tout est en place. Il ne manque que la mariée, ou la fiancée, en tout cas celle qui devient l’épouse du fils du roi. Où est l’épouse ? Qui est l’épouse ? On ne nous en dit rien. Notez qu’il en va de même dans la seconde parabole des noces prononcée par Jésus et rapportée par saint Matthieu (25, 1-13) : la parabole dite des dix vierges, où il est question encore de noces, de la venue de l’époux, mais jamais de l’épouse.

L’absence de l’épouse n’est pas la marque du statut diminué que le christianisme reconnaîtrait aux femmes, au bénéfice des hommes. Où donc est l’épouse ? Il n’est pas très difficile de répondre lorsqu’on fréquente un peu le Nouveau Testament, si l’on se souvient que Jean le Baptiste a montré Jésus comme étant l’époux et que Paul nous en parle explicitement dans l’Épître aux Éphésiens (5, 25-27) : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église, afin de la sanctifier… il voulait se la présenter à lui-même toute resplendissante, sans tache ni ride ni rien de tel mais sainte et immaculée. » L’épouse du Christ Époux, c’est l’Église, mais attention : l’Église n’est pas un tout abstrait, c’est chacun de nous dès lors que nous répondons à l’invitation que le Christ nous adresse. L’épouse cachée de la parabole, c’est l’Église et chacun de ceux qui la composent, c’est-à-dire vous et moi.

Arrêtons-nous un instant sur ce que Jésus nous révèle par cette parabole. Il nous dit que l’amour qu’il nous porte est un amour d’époux pour son épouse, pas moins. Il prend cette image humaine — celle de l’amour le plus grand — pour nous faire entrer dans la profondeur de l’amour de Dieu pour chacun de nous. Nous avons à vivre des noces avec le Christ. Dans la théologie latine, pour décrire l’union de l’âme avec Dieu, on parlait d’un matrimonium spirituale, d’un mariage spirituel. Cela nous paraît un peu insolite de traiter ainsi de la relation que nous avons avec le Christ, mais pour un juif du temps de Jésus, ce vocabulaire des noces est familier. Le prophète Isaïe en use à plusieurs reprises : « Ton créateur t’épousera. » Jérémie, Ézéchiel, Osée ne cessent de le faire comprendre : le Seigneur aime son peuple comme un époux son épouse. Le Nouveau Testament fait comprendre que ce qui valait pour Israël, en son ensemble, vaut pour l’Église, mais aussi pour chacun de ses membres. Le Cantique des cantiques l’avait déjà décrit sous un mode poétique, Jean-Baptiste le fait comprendre, Paul explicite ce que le Christ nous dévoile et institue : l’amour nuptial dans lequel il nous invite à entrer. Alors, aujourd’hui, interrogeons-nous dans le secret de notre cœur : est-ce que nous vivons notre relation au Christ comme une relation amoureuse ? Avons-nous hâte de rencontrer le Christ comme une épouse éprise guette la venue de son époux ? Cherchons-nous cette intimité, à la fois simple et profonde, qui donne sens à la vie ? Il me semble que si tant de baptisés délaissent les engagements de leur baptême, c’est parce qu’ils n’ont pas connu cela. Car nous le savons bien : si on l’a vécu une fois, on le cherche sans cesse.

Le cadre de la parabole est un repas. On n’imagine pas un mariage sans repas. Aujourd’hui, il y a des mariages sans messe, sans bénédiction, mais jamais sans repas. Le repas est l’une des expressions les plus hautes de la convivialité. Les évangiles sont remplis de repas, auxquels Jésus participe. Ici, c’est le repas de ses noces à lui, avec ceux à qui il veut s’unir, c’est-à-dire chacun de nous, vous, moi. Alors vous comprenez mieux ce que vous avez fait ce matin en vous rendant à cette messe. Vous êtes venus participer à ce repas de noces auquel le Seigneur vous convie, pour se donner à vous, comme un époux à son épouse. La célébration de l’eucharistie est le mémorial de la Cène du Seigneur. Coena signifie repas. C’est au cours d’un repas que Jésus-Christ a institué ce sacrement que nous allons célébrer maintenant. En communiant au corps du Christ, en le recevant en vous, le Christ réalise cette union à laquelle il nous invite. Ce repas eucharistique, empreint à la fois de joie et de gravité, comme un vrai repas de noces, est l’incarnation de nos noces avec le Christ pour ce temps de notre vie terrestre. C’est pourquoi il est question dans la parabole du vêtement des noces. Vous avez compris, bien sûr, que derrière l’image du vêtement, c’est la disposition de notre âme, de toute notre personne, qui est en cause. Cherchons-nous à être dignes de ces noces ? Autrefois, dans un monde qui nous paraît de plus en plus lointain, on s’habillait pour aller à la messe, il y avait les « vêtements du dimanche », on en a même fait un verbe : « être endimanché ». Je crains qu’on ne saisisse plus, bientôt, tout ce que cela signifie. Le vêtement était, en principe, le signe de la préparation intérieure de la personne, et de la communauté, à cette rencontre avec son Seigneur et époux.

Tout cela est pour ce temps qui passe. Au terme de notre vie, lorsque nous serons entrés dans la vie qui ne passe pas, nous célébrerons éternellement ces noces de notre âme et de toute l’Église avec Dieu : ce sera le banquet des noces éternelles. Ce sera le banquet du Royaume accompli, qui fait s’exclamer un convive de Jésus lors d’un repas chez un notable pharisien qui l’avait invité : « Heureux celui qui prendra son repas dans le Royaume de Dieu » (Lc 14, 15).

Cela nous renvoie, pour terminer, au début de la parabole. Car vous n’avez pas oublié le tout début de cet évangile : « Il en va du Royaume des cieux comme d’un roi qui fit un festin de noces pour son fils » (Mt 22, 1). C’est bien du Royaume, du Règne de Dieu qu’il est question. La terminologie royale ne doit pas nous tromper. Entrer dans le Royaume, vivre du Règne de Dieu, c’est vivre de cette union sponsale avec le Christ. Jésus n’a pas cessé d’annoncer la bonne nouvelle du Royaume, qu’il est là, que nous pouvons y entrer. Entrer dans le Royaume, c’est célébrer ces noces, dans lesquelles il se donne tout entier à nous et nous à lui. C’est ce que nous célébrons maintenant dans l’eucharistie, et nous reprenons les paroles mêmes de l’Apocalypse (19, 9) : « Heureux les invités au festin des noces de l’Agneau. »

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